Le café est le dernier endroit où l'on cause encore de choses et d'autres dans une quasi totale liberté du sujet et du temps. Souvent, ceux qui s'y rendent régulièrement ne le font ni par oisiveté, ni par habitude. Le café est le dernier endroit où l'on cause encore de choses et d'autres dans une quasi totale liberté du sujet et du temps. Souvent, ceux qui s'y rendent régulièrement ne le font ni par oisiveté ni par habitude. Sans être une nécessité, sa fréquentation est un désir de délimiter un territoire personnel, privé et dans le même temps partagé avec les autres. Cette promiscuité conditionnelle autorise des rencontres discrètes ou des paroles indiscrètes tombées dans l'oreille comme une offrande livrée à un imaginaire en quête d'histoires ordinaires. Ce matin, le café toujours aussi léger que la brise automnale d'une saison presseuse a un goût de féculent torréfié. En parcourant les pages d'un journal français et son édition dodue de la semaine, mon regard est attiré par un vieux couple attablé à moins de deux mètres de ma table. Arborant un couvre-chef trop grand pour sa petite taille, une sorte de tarbouche «watani» en peau de bête indéterminée qui rappelle le chapka russe, l'homme touille la menthe dans une théière avec application devant une dame d'un âge certain qui sirote un jus d'orange bien épais. Le couple ne se parle pas ; et leur silence va durer le temps de finir une page entière du journal consacrée aux révolutions arabes. Assez longtemps donc. Soudain, le chat de service (car il y a toujours un chat dans nos cafés, quel qu'en soit leur standing) se glisse entre les tables de la terrasse et saute sur un muret qui délimite le petit jardin de l'établissement. Le vieil homme se penche alors vers la dame mutique au visage impassible encadré par un foulard aux belles couleurs joliment noué comme le faisaient certaines femmes de chez nous avant qu'une mode, dite islamique, n'en fasse un quelconque fichu pour jour de henné. Penché vers la dame et observant le chat, l'homme dit dans un arabe littéraire des plus soigné et sur un ton savant à la manière de ces animateurs d'émissions religieuses d'antan: «Je ne sais si c'est un hadith ou une maxime qui dit : "Apprenez la patience auprès du chat"». La femme mutique sirote doucement son jus sans prêter attention ni au félin ni au propos plein de sagesse de son compagnon. Sans se décourager, l'homme poursuit : «Il y a longtemps, je suis allé à l'aube accomplir la prière du fajr avec quelques amis et à l'entrée de la grande mosquée dans une allée glaciale nous rencontrâmes un chat en train de courir derrière une souris. Plus rapide, la souris sema le chat et s'engouffra dans un trou. Le chat se posta devant le trou de la souris et attendit patiemment. De retour de la prière matinale, nous vîmes le chat toujours aux aguets mais patientant devant le refuge de la souris». La dame ne montre aucun signe d'intérêt au récit de son compagnon et demeure le regard vague. Elle esquisse seulement un geste pour constater que son verre est vide, le pousse délicatement de l'index et croise les bras en jetant un regard furtif à son bracelet-montre sans pour autant que son visage trahisse le moindre signe d'impatience. Peut-être a-t-elle déjà entendu cette histoire de chat racontée par son compagnon dans un autre lieu, dans une autre circonstance, devant un autre chat. Après tout, ce ne sont pas les chats qui manquent… Pour ma part, abandonnant la lecture du journal, j'avoue que j'ai tendu encore plus l'oreille afin de connaître la suite de ce conte narré par ce petit vieux monsieur qui joue en vain les Shahrazade à l'envers. «Plus tard, poursuit-il, nous allâmes accomplir notre prière de la mi-journée et le chat était encore là, toujours patient et calme comme s'il était sûr que la souris finirait par quitter son trou et tomber entre ses griffes. Et c'est ainsi que pendant les autres prières et jusqu'à celle de la nuit, nous allions constater que le chat n'aura pas bougé d'un iota». Il marque un silence en guettant l'effet de cette pause sur le visage de la dame, elle-même enfermée dans son propre silence. Rien. Un ange passe et passe aussi le chat du café qui quitte le couple vers d'autres gens, d'autres histoires ou d'autres silences. Elle ne dit rien. Et lui de conclure, comme il avait commencé, dans une belle boucle narrative : «Apprenez la patience auprès du chat». Est-ce la morale de cette histoire puisque chaque histoire se doit d'avoir une morale ? Ou peut-être n'est-ce là que l'histoire d'un homme qui a simplement envie de parler en cette matinée où une légère brise promet une belle et tranquille journée. L'homme sort un vieux porte-monnaie, fait un signe au serveur, règle ses consommations et dit à la dame : «Viens, on va marcher un peu, mais rappelle-moi d'acheter le pain». Peut-être le lui rappellera-t-elle et ainsi auront-ils échangé une parole et rompu le silence comme on rompt le pain pour l'offrir. J'ai plié le journal et quitté le café avec ce doux sentiment de satisfaction que l'on éprouve après une belle rencontre de hasard.