Après le rapprochement entre Zakoura et la Banque populaire, les professionnels s'attendent à d'autres opérations du genre. Al Amana conclut un accord avec une banque de la place pour un transfert de compétences. Plusieurs petites associations envisagent de se regrouper. L 'heure du changement a sonné. Durement touché par une montée rapide des impayés depuis 2008, le microcrédit a entamé depuis quelques mois une phase charnière. Selon les analystes et même des responsables d'associations, le secteur est à la veille de connaître une reconfiguration du paysage. En mai dernier, l'absorption de la Fondation Zakoura par la Banque populaire était vu comme les prémices d'une recomposition que certains considèrent comme inévitable voire vitale. En effet, aujourd'hui, le secteur compte deux acteurs qui sont adossés à des établissements bancaires à savoir, d'une part, la Banque populaire, désormais propriétaire de l'ensemble formé de sa fondation pour le microcrédit et Zakoura, et, d'autre part, la fondation Ardi affiliée au Crédit agricole du Maroc. Le premier opérateur du secteur, en l'occurrence l'association Al Amana, pourra-t-il rester en marge de cette course à la taille ? Difficile à croire d'autant plus que, en même temps, d'autres grandes banques de la place ne sauraient laisser la Banque populaire et le Crédit agricole se positionner toutes seules sur le gisement important que peut représenter le microcrédit. La BMCE Bank a créé, elle aussi, sa propre association de microcrédit, baptisée Tawada. Attijariwafa bank, pour sa part, n'a pas encore dévoilé ses intentions pour le secteur mais ce qui est sûr c'est qu'elle s'y intéresse de très près. Du côté des associations, le rapprochement avec des établissements financiers est lui aussi à l'ordre du jour. C'est le cas d'Al Amana qui n'exclut pas de conclure un accord de coopération avec une banque de la place, dont les responsables n'ont pas souhaité divulguer le nom, en vue d'un transfert de compétences. Mais chez Al Amana, on semble plutôt miser sur la transformation institutionnelle. Depuis bientôt deux ans, en effet, un groupe de grandes associations réfléchit sérieusement à l'opportunité qu'elles ont à se transformer sur le plan institutionnel. En quelle forme ? Ce sont les études, lancées en partenariat avec le ministère des finances et non encore achevées, qui devraient y apporter les réponses. Mais en tout cas, pour certains professionnels du secteur, les opérateurs actuels ne peuvent pas faire le saut qualitatif en continuant de fonctionner selon un modèle d'associations. Cela dit, si beaucoup pensent que la transformation institutionnelle est une étape nécessaire pour que le microcrédit redore son blason, aujourd'hui, seules la Fondep et Al Amana envisagent sérieusement l'option de se transformer en banques. Mais cette conviction n'est pas partagée par tous. Pour Mohamed Asri, directeur de l'Observatoire de la microfinance au Centre MohammedVI de soutien à la microfinance solidaire, le «spectre de la transformation» est un leurre. Les associations ne doivent pas oublier qu'elles sont avant tout des associations. Dans le secteur, d'autres acteurs appréhendent ce mouvement de transformation dans la mesure où il peut mener à déséquilibrer le secteur avec, d'un côté, les petites associations qui se cantonneraient à un rôle socio-économique et, de l'autre, les grandes, qui seraient ainsi plus proches des banques et, du coup, en position dominante. Les petites associations n'en sont pas moins touchées par ce mouvement de reconfiguration. Seule option pour elles : se regrouper. Des associations qui veulent devenir des banques ! L'idée est aujourd'hui à l'étude. Depuis quelques semaines, en effet, les responsables de plusieurs associations, à l'occasion d'une série de réunions, envisagent de se réunir sous la bannière d'un directoire unique. Cela leur permettra-t-il de résister ? Pour y répondre, il faudra attendre que soit achevée une étude actuellement menée par l'Agence pour le partenariat et le progrès (APP) en coopération avec la la Fédération nationale du microcrédit (FNAM) et le ministère des finances et qui a pour objectif d'évaluer les possibilités réelles d'une telle entreprise et les risques inhérents à un métier tel que le microcrédit ; à commencer par la perte de la proximité avec le client et une offre pléthorique de services non adaptés à ses besoins. En marge de ce mouvement de fonds, les associations du secteur tentent de gérer le quotidien et surtout de redresser la barre après une fin d'année 2008 et un début 2009 très difficiles. A en croire Fouad Abdelmoumni, directeur général d'Al Amana, «nous observons une stabilisation autant en termes de production et d'encours qu'en termes de qualité de portefeuille». Au sein des associations de microcrédit (AMC), les réunions et séances de travail continuent à se multiplier depuis des semaines pour maximiser la résorption des retards. Pas plus tard que le 16 juillet dernier, se tenait à Al Amana un comité spécialement dédié à la question des retards de remboursement et des impayés. Missions du comité : comprendre la situation, satisfaire les clients, motiver les équipes, dissuader, gérer le contentieux et prévenir. L'association prévoit, en plus, une opération de renforcement de son encadrement de terrain avec le recrutement en cours pour 2010 de 94 chefs de branches, 200 chefs d'agences, 40 analystes de crédit et 60 agents de recouvrement, dirigés par 20 directeurs de succursales et 5 directeurs régionaux. A l'association Inmae aussi, on travaille d'arrache-pied pour sécuriser l'activité. C'est que la situation s'est nettement aggravée ces derniers mois d'après son président, Rida Lamrini. Contactée par La Vie éco, la FNAM n'a pas été en mesure de nous communiquer les chiffres du secteur, les AMC n'ayant pas encore transmis leurs données à fin mai 2009. Les principaux acteurs du milieu restent néanmoins confiants. Pour l'instant, les grandes et moyennes associations s'en sortent grâce à leur assise financière déjà bien affirmée et à une stabilisation de la productivité. Al Amana vient de signer un contrat de prêt de 250 MDH avec le fonds Jaïda (CDG) et un autre de 3 millions d'euros avec l'Agence française de développement. Pour les autres, il sera de plus en plus difficile de convaincre des banquiers peu enclins à renouveler des lignes de crédit si la situation ne s'améliore pas. C'est dire que les six prochains mois seront décisifs pour le secteur.