Au fil des dernières semaines, une controverse grandissante agite l'opinion publique marocaine autour des exonérations fiscales et subventions octroyées par l'Etat aux importateurs de moutons et de bovins. Derrière ce débat apparemment technique se cache une problématique bien plus profonde : celle de l'appropriation, par une poignée d'opérateurs privés, de ressources publiques considérables, au mépris de l'objectif initial de cette politique, voulu par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, à savoir la préservation du pouvoir d'achat des Marocains, notamment à l'approche des fêtes religieuses. À la lumière de documents officiels émanant du gouvernement, il apparaît que l'effort financier consenti par l'Etat en faveur de ces importateurs atteint un montant faramineux de 13,3 milliards de dirhams, au bénéfice de 2 779 opérateurs seulement. Une somme colossale, supportée par le budget général, et qui pose avec acuité la question de l'efficacité et de la finalité de ces aides. Ces chiffres proviennent de sources gouvernementales incontestables, notamment le Bulletin officiel n°84 du 9 octobre 2023, ainsi que des réponses adressées par l'exécutif aux questions écrites des parlementaires. Le croisement de ces données permet de dresser un état des lieux précis et alarmant. Ainsi, entre le 21 octobre et le 31 décembre 2022, les importations de 120 000 têtes de moutons ont coûté à l'Etat 7,3 milliards de dirhams. À cette première enveloppe s'ajoutent 744 millions de dirhams d'exonérations supplémentaires accordées entre février et août 2023, pour un nombre équivalent de têtes. En tout, 133 importateurs ont bénéficié de ces facilités douanières et fiscales pour la seule filière ovine. Le cas du bétail bovin n'est guère plus rassurant. Entre le 18 octobre 2023 et le 18 février 2024, les exonérations liées à l'importation de bovins ont atteint 3,86 milliards de dirhams, auxquelles s'ajoutent 1,16 milliard de dirhams pour la période allant du 10 février au 18 octobre 2024, puis encore 1,6 milliard du 19 février à fin décembre. En tout, le soutien public à ce volet dépasse les 6,6 milliards de dirhams, et a profité à 144 opérateurs. Lire aussi : Elevage: le recours aux antibiotiques pourrait croître de 30% d'ici 2040 À cela s'ajoute une subvention directe de 237 millions de dirhams accordée pour l'importation de 312 000 têtes de moutons en vue de la fête de l'Aïd Al-Adha 2024, portant le total général des aides étatiques à 13,3 milliards de dirhams. Derrière ces chiffres se profile un paradoxe troublant : alors que ces aides devaient servir à stabiliser les prix de la viande rouge et à en garantir l'accessibilité pour les familles marocaines les plus modestes, peu de signes concrets montrent que ces exonérations se soient traduites par une baisse des prix sur les marchés. Bien au contraire, les cours de la viande continuent de grimper, fragilisant davantage les couches vulnérables. Ce constat soulève une question fondamentale : à qui profite réellement cette politique publique ? En l'absence de mécanismes rigoureux de contrôle, les exonérations fiscales risquent de se transformer en rentes captées par un nombre restreint d'acteurs économiques, sans que la population ne ressente les effets positifs escomptés. Les rentiers, une entrave au développement équitable Au-delà de ce dossier précis, cette affaire révèle un phénomène plus structurel : la toute-puissance des rentiers dans le paysage économique national. Ces derniers, bien souvent dissimulés derrière des façades entrepreneuriales, semblent jouir d'une forme d'impunité silencieuse leur permettant de capter une part démesurée de la dépense publique sans obligation de résultat ni de transparence. Ils naviguent de secteur en secteur — agriculture, pêche, distribution, immobilier, transport, voire éducation ou santé — en récoltant subventions, exonérations et facilités, tout en échappant à la reddition de comptes. Cette minorité privilégiée agit comme un frein à la réforme, comme un barrage à la redistribution équitable des richesses, et comme un contre-pouvoir opaque face à toute volonté de justice sociale. Leur présence structurelle dans les circuits décisionnels, leur proximité avec certains réseaux d'influence et leur capacité à neutraliser toute tentative de régulation les rendent d'autant plus difficiles à contenir. Le cas des subventions au bétail n'est qu'un exemple parmi tant d'autres où les Ambitions Royales à vocation sociale sont détournées, vidées de leur substance, puis recyclées au profit de logiques de prédation économique.