Ces dernières semaines, la tension est montée d'un cran entre le Mali et l'Algérie, avec tes interventions armées à la frontière. Dans cette interview accordée à Yabiladi, Ali Ansari, président du Centre Tombouctou des études, analyse les enjeux d'une escalade régionale. Quelle est votre analyse de la récente escalade entre le Mali et l'Algérie, notamment après que l'armée algérienne a revendiqué l'abattage d'un drone malien ? La tension entre le Mali et l'Algérie s'est intensifiée suite au retrait du Mali de l'accord de paix signé à Alger en 2015, un accord qui avait été conclu entre les mouvements de l'Azawad et le gouvernement malien. L'Algérie se considère investie du «droit» d'intervenir dans la politique malienne, orientant celle-ci selon ses propres intérêts, notamment dans les conflits régionaux. Depuis 1962, l'Algérie a parrainé quatre accords entre le Mali et les Touaregs, sans résultats concrets, ce qui traduit sa volonté d'imposer son agenda au Mali. L'incident du drone turc, utilisé par l'armée malienne, révèle les fausses allégations de l'Algérie. Contrairement à ce qu'affirme l'armée algérienne, le drone n'a pas été abattu par ses forces, mais est tombé près de la frontière algéro-malienne, abattu par le Front de libération de l'Azawad. Qu'est-ce qui a changé dans les relations entre l'Algérie et les autorités maliennes, au pouvoir depuis le coup d'Etat du 18 août 2020 ? Le gouvernement de transition au Mali est né de revendications populaires, visant à rompre avec les politiques antérieures, qui servaient les intérêts de l'ancien colonisateur, la France, et subissaient le chantage de l'Algérie. L'Algérie ne s'oppose pas à l'arrivée des militaires au pouvoir, mais critique la décision du gouvernement de transition de réduire son influence au Mali. L'imam Mahmoud Dicko, désormais en Algérie, avait mené l'opposition populaire qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta. Le secrétaire général des associations de la société civile dirigées par Dicko (Mouvement du 5 juin) a été nommé chef du gouvernement de transition. Par ailleurs, le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA), rebaptisé «Front de libération de l'Azawad» après le retrait malien de l'accord d'Alger, participe toujours au gouvernement de transition avec deux ministres. Le président algérien reçevant l'imam Dicko / DR L'Algérie accueille et soutient la quasi-totalité des forces d'opposition au gouvernement de Bamako, qu'elles soient religieuses, laïques ou tribales. Ces forces sont-elles des leviers pour l'Algérie afin de faire pression sur le gouvernement malien ? Sur le plan populaire et opérationnel, l'Algérie n'a pas de levier pour contraindre le gouvernement de transition malien, fortement soutenu par la Russie, à se plier à ses exigences. L'Algérie ne cherche pas à renverser les militaires au pouvoir à Bamako, mais souhaite rétablir une influence limitée sur la politique étrangère du Mali, comme par le passé. Une fois cet objectif atteint, l'Algérie abandonnera toutes les factions de l'opposition malienne, y compris les groupes armés, les livrant à Bamako. Il est important de noter que l'Algérie a tenté à plusieurs reprises, dans le cadre de son dialogue avec Moscou, de renouer ses relations avec Bamako. Cependant, la Russie semble réticente à un retour de l'Algérie sur la scène malienne. Actuellement, le gouvernement de transition malien, malgré les critiques concernant les droits de l'homme liées aux exactions du groupe Wagner, s'engage dans des réconciliations internes sans intermédiaire. Assimi Goïta, président de la transition du Mali / DR À l'exception de la Tunisie, l'Algérie est confrontée à des tensions avec tous ses voisins du Maghreb et du Sahel… Même la Tunisie, sous la présidence de Kaïs Saïed, subit l'influence de l'Algérie en échange de quelques avantages. L'Algérie pose problème à tous les pays de la région. Elle est à l'origine de conflits frontaliers non seulement avec le Maroc, mais aussi avec la Tunisie, où elle contrôle une région pétrolière, ainsi qu'avec la Libye, le Mali et le Niger. L'Algérie est également accusée de parrainer le terrorisme au Sahel, avec des dirigeants de Daesh et du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans issus des camps de Tindouf. Elle exacerbe les divisions en Libye, et par ses politiques autoritaires, elle entrave la coopération entre les pays du Maghreb et du Sahel, ainsi que les aspirations des peuples à l'unité, à l'intégration et à la coopération. Pensez-vous que cette politique pourrait permettre à l'Algérie de redevenir un acteur majeur au Mali ? Si le gouvernement de transition continue de renforcer la souveraineté du Mali, en diversifiant ses partenariats internationaux et en établissant des relations équilibrées avec les pays de la région, je pense que l'influence de l'Algérie sur la politique malienne est révolue. Cependant, le gouvernement de Bamako doit répondre aux revendications des régions, en matière de justice et de développement, et mettre fin aux violations commises par le groupe Wagner contre certaines ethnies, accusées de soutenir le terrorisme et les opposants au gouvernement. Les tensions entre le Mali et l'Algérie profitent-elles au Maroc ? Le Maroc est solidement ancré en Afrique de l'Ouest, notamment au Mali, grâce à des liens religieux, historiques, commerciaux et économiques. Les initiatives royales ont renforcé la présence marocaine dans la région, marquant un retour fort du Royaume à sa profondeur africaine. Le «soft power» marocain est bien établi et doit être accompagné d'une gestion respectueuse des Africains, tant sur le plan politique que souverain, en élaborant des politiques de coopération basées sur le principe du gagnant-gagnant. La vision stratégique royale, mise en avant lors de visites sur le terrain, doit être opérationnalisée pour concrétiser les accords déjà conclus, plutôt que de se concentrer uniquement sur la défense de l'intégrité territoriale du Royaume. Une telle gestion garantirait la réalisation de cet objectif.