Leila Ghandi est la première Marocaine à avoir fait le tour du monde en solitaire. Du parlement européen au Conseil National des droits de l'Homme, en passant par les écoles du Royaume, elle intervient régulièrement en conférence et en tables rondes pour faire la promotion des valeurs universelles, du Maroc progressiste et pluriel, et de la femme arabo-musulmane libre. Productrice réalisatrice, animatrice télé, journaliste, photographe, elle est devenue une des figures incontournables du paysage audiovisuel. Qui est Leila Ghandi ? Je suis épouse, mère, femme de média, photographe, engagée dans la société civile. Je suis marocaine, arabe, musulmane, maghrébine, africaine, méditerranéenne, et je suis libre de faire, de dire, de penser, de croire, de travailler, de voyager, de refuser, de disposer de mon corps, d'être moi-même. Une liberté que je souhaite à tous les Marocains et marocaines. Parlez-nous de votre formation… Je suis diplômée de Sciences Po Paris, du Programme européen de l'Ecole supérieure de commerce de Bordeaux (EBP), du Bachelor of arts en european management de l'Université de Portsmouth au Royaume-Uni. J'ai été sélectionnée parmi une vingtaine de femmes leaders à travers le monde pour participer au programme Women and Power de Harvard en mai prochain. Avant de m'engager pleinement dans les médias, j'ai été chargée de projet dans des organismes gouvernementaux puis chargée de mission en relations internationales. En plus du Maroc j'ai vécu en France, en Angleterre, au Chili et en Chine. J'ai visité une soixantaine de pays. Je parle 5 langues. Je considère que mes voyages, mes expatriations, mes immersions dans les autres cultures, font également partie de ma formation. Quels sont vos sujets de prédilection ? J'ai toujours voulu faire de la politique, dans le sens d'avoir un impact positif sur la vie des gens. Je me suis rendu compte qu'on pouvait faire de la politique de plusieurs manières, et que l'art, les médias, la culture étaient de formidables vecteurs de changement, supports d'engagement, moyens d'expression. Derrière mon travail il y a toujours une intention, la volonté de transmettre des messages, de porter des valeurs. Que ce soit à travers mes films, la radio, les articles que j'écris dans la presse ou les conférences que je donne, j'essaie à ma manière et à mon échelle de faire la promotion des valeurs universelles parmi lesquelles l'égalité hommes-femmes, les libertés individuelles et le respect de l'autre, la promotion du Maroc pluriel et progressiste, la promotion de la destination Maroc, la promotion de la femme arabo-musulmane libre et moderne. J'essaie d'aller à l'encontre des amalgames et idées reçues, dont nous sommes parfois victimes, parfois coupables. J'essaie de contribuer au dialogue entre les deux rives de la Méditerranée. Qu'est-ce qui vous motive, vous touche, vous donne cette énergie de voyager et de découvrir le monde à travers vos travaux ? Ce qui me motive c'est l'envie de partager, transmettre, raconter, c'est la nature même de mon travail, qui me permet chaque jour de découvrir de nouvelles cultures, de rencontrer de nouvelles personnes, de passer du reportage terrain à l'interview politique, d'aborder des sujets parfois sensibles, de défendre des causes, de faire la promotion de ce en quoi je crois. Avec la série vayage avec Leila Ghandi coproduite et diffusée sur 2M, j'ai le sentiment d'emmener tous les Marocains avec moi à la découverte du monde, le sentiment aussi d'apporter du Maroc dans les pays où je vais. A travers mes conférences je suis par exemple amenée à m'exprimer au Parlement européen pour parler du Maroc, du processus démocratique, du rôle de la femme et de la nécessité de protéger les libertés individuelles de chacun. Je suis amenée à aller à la rencontre des étudiants du Royaume pour partager mes expériences et ainsi d'inspirer la jeunesse, les encourager à entreprendre leurs projets, les inciter à travailler et se battre pour atteindre leurs buts, à viser l'excellence. Etre un motivational speaker, comme on dit, est également une source de motivation qui me pousse toujours à avancer. Un autre exemple, dans le domaine de la photo cette fois, je travaille depuis 2005 sur un projet photo qui s'appelle Maroc et dont l'objectif est de faire la promotion de la diversité marocaine et de notre identité plurielle. Pas de mise en scène, pas de lumière artificielle, pas de studio. Les Marocains tels qu'ils sont et au centre de leur environnement direct et quotidien. Ce qui me motive aussi, ce sont les courriers et les témoignages quotidiens que je reçois et qui me montrent que mon travail touche et a un impact sur les gens. La reconnaissance populaire est la plus belle des récompenses et la meilleure des motivations je crois. Je suis fière et heureuse que le Maroc et les Marocains m'aient donné le nom de Bent Batouta. Fière et heureuse d'avoir, m'a-t-on dit, été la première Marocaine à faire le tour du monde en solitaire. Fière et heureuse d'en avoir inspiré et d'en inspirer d'autres aujourd'hui. Ce qui me motive aussi, ce sont ces récompenses prestigieuses que j'ai eu la chance de recevoir tout au long de ces années, qui me montrent que mon travail est reconnu et qui m'invitent à poursuivre mon travail et mes engagements. Vous avez parcouru plusieurs pays en tant qu'artiste, quel regard portez-vous sur les autres cultures ? Pas seulement en tant qu'artiste, mais aussi en tant que réalisatrice de films documentaires, en tant que journaliste, en tant que femme. J'ai toujours été curieuse et respectueuse envers l'autre, dans ses ressemblances comme dans ses différences. C'est ce qui à l'origine a fait naître en moi le besoin de témoigner de ces autres cultures et religions, pour essayer de jeter des passerelles et de contribuer à une meilleure compréhension mutuelle. Découvrir le monde a été une école pour moi. Que pensez-vous de la scène artistique marocaine aujourd'hui ? La scène artistique au Maroc est en ébullition, il se passe beaucoup de choses. Lorsque j'ai commencé en 2004 il y avait à ma connaissance très peu de photographes, très peu de galeries ouvertes à la photo. Aujourd'hui cela a changé, et cela est vrai pour tous les domaines artistiques. Les groupes de musique, les festivals, les galeries d'art se sont multipliés, il y a beaucoup plus de designers, de stylistes, de défilés de mode, de réalisateurs, de comédiens… Mais le nombre ne suffit pas, il reste beaucoup de choses à faire. Cela va dans le bon sens mais généralement pour le moment on est artiste le dimanche, artiste pour le plaisir ou par passion. Il faudrait accompagner les artistes, développer le marché, en faire une réalité économique. Car pour le moment être artiste au Maroc ne veut encore pas dire grand-chose, ce n'est ni reconnu ni valorisé, ce n'est pas considéré comme un vrai métier et du coup trop peu d'artistes peuvent en vivre aujourd'hui. Enfin quel regard portez-vous sur le Maroc aujourd'hui ? Le Maroc depuis plusieurs années déjà, et j'en suis très fière, vit son processus démocratique, mais, et c'est normal, avec tout ce que cela implique. Ses difficultés, ses remises en question, ses périodes de mou, ses avancées, ses retours en arrière, ses envolées lyriques, ses coups de gueule, ses coups de cœur aussi. Une période qui ne peut par définition être ni linéaire ni constante. Cela serait trop beau. Non, les sociétés en mutation ne se font pas en un jour. Il faut s'armer de patience et surtout armer notre vigilance. Pour plusieurs raisons, je fais partie de ceux qui défendent l'idée de l'exception marocaine. Je crois sincèrement que nous avons de nombreux atouts en main. Je crois aussi qu'il est essentiel de les protéger farouchement. Je ne veux pas d'un Maroc qui se replierait sur lui-même et qui reculerait sur le front des valeurs universelles, à l'image de certains autres pays où le climat ambiant, le contexte international, les intégrismes, les mentalités, l'ignorance, le poids de certaines traditions et l'influence de certains prédicateurs ont eu raison de tout. Avoir des convictions et le courage de ses opinions. Revendiquer notre singularité, notre identité plurielle, notre attachement à la tolérance et au respect de l'autre, notre désir de nous ouvrir au monde, de nous inscrire dans la marche du monde, d'être acteur de notre avenir commun pour les valeurs communes, pour le respect de l'Homme, pour le droit des femmes, pour le développement humain, et cela passe entre autres par l'éducation et la justice sociale.