A cause de leur diffusion déficiente et donc restreinte, les revues littéraires marocaines ne bénéficient pas toujours de la notoriété qu'elles méritent. Il arrive ainsi que l'on découvre presque par hasard des numéros de revue qui se révèlent d'une lecture passionnante, voire constituent de véritables événements quasi-clandestins sur la scène intellectuelle. Que n'entend-on à propos de l'université marocaine ! (Et c'est un chroniqueur dépourvu du baccalauréat qui vous le rappelle…). On y apprendrait mal et on n'y enseignerait pas grand-chose. Ce n'est pas le sentiment que donne la consultation du sommaire de la revue arabophone Qaf Sad, les consonnes de son titre suggèrent le mot « qissa» signifiant histoire ou conte et désignent donc aussi la nouvelle. Ce genre littéraire a été élu par les collaborateurs de cette publication annuelle émanant d'une équipe d'enseignants et d'étudiants de la Faculté des lettres de Ben M'sik. Le comité de la revue dirigée par Mustapha Jebbari, réunit notamment Ahmed Bouzfour, écrivain largement confirmé, et Abdemajid Jahifa traducteur du français à l'arabe d'ouvrages de philosophie et de littérature et jusque de linguistique. Mais c'est la littérature qui triomphe dans le numéro 10 (paru en 2011) au sommaire duquel on lira notamment Bouzfour à propos de l'écrivain irakien Khdayr et Mohammed Ankar à propos de l'Egyptien Youssef Idriss-l'un des deux romanciers, avec le Turc Yechar Kamal, qui, lorsque je le rencontrai à Paris, me fit l'effet d'une armoire à glace-et une réflexion d'Abdemajid Jahfa intitulée « Nous et la traduction». Or, c'est avec la traduction des nouvelles de Mohamed Leftah réunies dans son recueil Un martyr de notre temps (La Différence, 2007) que la revue Qaf Sad fait un superbe cadeau à ses lecteurs. Rendons grâce à Abderrazaq Aoutami qui s'est attelé à cette tâche, initiée par les étudiants de la faculté des lettres de Ben M'sik. Cette traduction est un événement de première importance puisque très peu d'écrivains marocains de langue française ont autant d'éclat que Leftah. Celui-ci voua sa vie à l'épanouissement d'une imagination aussi audacieuse. Il en aura été puni à titre posthume par la non circulation dans son pays natal (il est mort en Egypte) du Dernier combat du capitaine Ni'mat. Leftah n'était pas si différent, au fond, de Bba Ahmed qu'il nous décrit dans l'une des nouvelles d'Un martyr de notre temps comme représentant à ses yeux « le modèle type de ces artisans de l'ancien temps, qui vouaient un respect quasi-religieux au travail bien fait, entretenaient un rapport charnel, amoureux, avec la matière qu'ils malaxaient, forgeaient, rabotaient, ciselaient, ou polissaient et, outre les transformations qu'ils lui faisaient opérer, la transformaient par le supplément d'âme qu'ils lui insufflaient ». Mohammed Khair-Eddine Rien de ce qui est humain n'était étranger à Mohamed Leftah, ainsi que vont le découvrir les lecteurs de la traduction fournie par Abderrazak Aoutami. Pour ce qui est du registre de l'imagination, il arriva même à Leftah de croire avoir rendez-vous avec un personnage de son invention ! Son rendez-vous avec la célébrité est pris et nul doute qu'après la traduction mexicaine de Demoiselles de Numidie, d'autres viendront. La gravité n'est jamais interdite dans l'univers de Leftah mais c'est une forme de grâce inquiète et une élégance frémissante qui sont sa marque dans un ballet d'énigmes résolues avec les armes de l'intelligence, de la tendresse et d'une lucidité intraitable. D'autres revues marocaines s'attachent à mettre en lumière des écrivains marocains de premier plan. On a vu ainsi à l'automne 2011 la revue tangéroise Nejma saluer sous la bannière de la parole Mohamed Lefta insoumise Mohamed Choukri, Mohamed Zefaf et Mohamed Khaïr-Eddine. Majarrah, la belle revue arabophone d'Abdelaziz Boukili avait déjà rendu à Choukri un hommage choral avec, notamment, les témoignages de Mehdi Akhrif, de Khalid Sliki, de Mohamed Adib Slaoui, d'Abdelkader Chaoui, de Saïd Cheffaj, d'Amj Nasr et de Mohamed Tanjaoui parmi beaucoup d'autres. On aimerait qu'un éditeur songe à traduire en français ce numéro de Majarrah avec le soin que Tahar Ben Jelloun et Mohamed El Ghoulabzouri ont, chacun à leur tour, traduit tel ou tel livre de l'auteur du Pain nu qui se trouve à nouveau célébré, à Tétouan cette fois, dans le numéro double 4/5 (automne 2011-2012) de la sympathique revue bilingue Autour des livres, avec un bel ensemble de documents photographiques qui nous font connaître le visage de Choukri à tous les moments de son existence. On l'y revoit avec les écrivains Mohamed Azzedine Tazi, Mohamed Berrada, Juan Goytisolo, Paul Bowles, Mohamed Larbi Messari et bien d'autres. En France, un superbe numéro de la revue Le Préau des collines (n° 12, 145 avenue de Choisy 75013 Paris) est paru sous la houlette du poète Jean-Paul Michel, dédicataire d'Agadir, et sous le titre A propos de Mohamed Khaïr-Eddine rassemble des extraits d'œuvres, Mohamed Choukri textes inédits et entretiens inédits avec Abderrahmane Ajbour qui offrit au « grand Khaïr » ainsi qu'il aimait à se nommer, l'occasion de souligner la place de la causticité dans son œuvre. Michel, qui a préfacé la réédition de Soleil arachnide dans la collection Poésie-Gallimard en 2008, sous le titre J'arrache les clous de mon corps trop haut pour être pleuré, se souvient de « ses lettres, chaleureuses, cahotantes, soules- traversées d'éclairs lucides ». Souvenons-nous aussi de ce que disait Khaïr-Eddine en décembre 1968 dans le n° 25 de la revue Lamalif : « Il ne faut pas constituer une micro-société d'élites ». Vaste programme que permettrait d'atteindre sans nul doute le partage résolu des livres d'un Leftah, d'un Zefzaf, d'un Choukri, d'un Khaïr-Eddine et de beaucoup d'autres.