L'Observateur du Maroc et d'Afrique: Que pensez-vous des décisions récentes du Président américain Donald Trump concernant la taxation de 10 % sur les importations marocaines aux Etats-Unis, et comment cela pourrait-il affecter le Maroc ? Mohamed Essaadi: C'est un véritable tsunami. Ces décisions auront des conséquences considérables à l'échelle mondiale, y compris sur l'économie américaine elle-même. Toutefois, personne ne dispose encore de suffisamment d'éléments concrets pour évaluer avec précision l'ampleur des retombées. Ce qui est certain, c'est que cette annonce s'apparente à une véritable déclaration de guerre économique. Il convient par ailleurs de distinguer deux niveaux de taxation pour le Maroc. Le premier concerne une taxe générale de 10 % appliquée à toutes les marchandises expédiées vers les Etats-Unis. Le second niveau vise spécifiquement certains produits, avec une taxation ciblée sur des secteurs stratégiques. Ces derniers seront soumis à des régimes fiscaux distincts, dans le cadre d'une politique protectionniste. À titre d'exemple, le secteur de l'automobile sera frappé d'un taux de 25 %. Le Maroc bénéficie-t-il réellement d'un régime de faveur avec cette taxe de 10 % ? Ou cette mesure masque-t-elle des défis sous-jacents pour les exportations marocaines ? Le Maroc s'en sort relativement mieux que d'autres pays, lourdement impactés par les nouvelles taxes américaines : l'Union européenne est taxée à hauteur de 20 %, la Chine à 34 %, et l'Afrique du Sud à 30 %. Avec un taux limité à 10 %, le Royaume rejoint des pays comme l'Arabie saoudite ou le Liban, consolidant ainsi une position relativement préservée dans cette nouvelle reconfiguration économique mondiale. L'administration Trump, pour sa part, considère la TVA de 20 % appliquée à l'importation par la partie marocaine comme une forme d'imposition à corriger. Elle a donc décidé de la compenser à hauteur de 50 %, ce qui explique l'ajout des 10 % de taxes américaines. Cette mesure devrait faire l'objet de négociations dans le cadre de l'accord de libre-échange, afin d'examiner les possibilités d'ajustement. En revanche, les 25 % qui frapperont le secteur automobile nécessiteront des discussions supplémentaires pour évaluer pleinement leurs implications. L'inquiétude majeure des exportateurs marocains porte désormais sur le risque de cumul de ces taxes. À ce stade, il reste difficile de savoir comment cette accumulation sera appliquée concrètement, ni quel sera son impact réel sur la compétitivité des produits marocains aux Etats-Unis. Est-ce que cette mesure remet en cause l'Accord de libre-échange (ALE) entre les deux pays ? Non, l'Accord de libre-échange n'est pas remis en question dans son fondement. Toutefois, l'introduction de nouvelles taxes implique une évolution de son cadre d'application. Le principe du taux zéro, qui constituait l'un des piliers de l'accord dans sa forme actuelle, ne sera plus garanti de manière systématique. L'ALE demeure, mais ses modalités devront être rediscutées. Un exemple pertinent est celui de l'Union européenne, qui a récemment appliqué des droits sur les jantes en aluminium, remettant ainsi en question certains volets de ses propres accords de libre-échange. Nous devons donc anticiper ce type de complications et les intégrer dans notre stratégie commerciale avec les Etats-Unis. Quels sont les risques spécifiques pour le Maroc si cette guerre économique mondiale se poursuit, et quels secteurs du pays pourraient être les plus affectés ? En plus du secteur automobile, l'un des risques majeurs pour le Maroc concerne les méga-projets récemment lancés dans le pays, notamment dans des filières d'avenir comme la production de batteries au lithium, un nouveau métier stratégique dans lequel le Maroc cherche activement à se positionner. Ce projet, soutenu par des investissements chinois, pourrait être impacté par les tensions commerciales croissantes entre les Etats-Unis et la Chine. Les nouvelles mesures américaines, notamment les hausses tarifaires, risquent d'affecter la pérennité de ces investissements. Au-delà du lithium, d'autres secteurs stratégiques pourraient également être affectés, notamment la chimie et la parachimie. Cela dit, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Dans les semaines à venir, nous aurons le temps d'analyser en profondeur les implications concrètes de cette nouvelle guerre économique, tant à l'échelle mondiale qu'à l'échelle nationale. Dans quelle mesure cette situation pourrait-elle impacter les relations bilatérales entre le Maroc et les Etats-Unis sur le plan commercial ? Il convient de rappeler que, sous l'égide de Sa Majesté, le Maroc a déjà anticipé ce type de risques en diversifiant son commerce extérieur. Cette approche permet d'élaborer des plans B et C pour faire face aux fluctuations du marché et aux nouvelles contraintes commerciales. Par ailleurs, les Etats-Unis sont un partenaire historique du Maroc, et le président Trump n'a jamais caché son amitié envers le Royaume. Les négociations entre alliés ont toujours conduit à des résultats positifs, ce qui laisse espérer une issue favorable. Cette situation pourrait d'ailleurs représenter une opportunité stratégique pour restructurer notre relation avec ce méga-marché, en la réorientant vers une coopération élargie impliquant les Etats-Unis, l'Afrique et d'autres régions où le Maroc dispose d'atouts considérables.