Interview de Francis Perrin, analyste et consultant pétrolier Les répercussions de la guerre contre l'Irak sur le marché pétrolier mondial et le jeu des Etats-Unis d'Amérique dans la région du Golfe sont au centre de l'entretien que Francis Perrin, consultant pétrolier et rédacteur en chef de la publication “Pétrole et Gaz arabes”, a accordé à La Gazette du Maroc. La Gazette du Maroc : quelle est votre lecture du marché pétrolier ? Et comment expliquez-vous que, contrairement à ce qui a été annoncé, le prix du baril ne s'est pas envolé ? Francis Perrin : effectivement, la situation est assez curieuse. Elle s'explique cependant par le fait que les prix, avant le déclenchement du conflit, étaient gonflés en quelque sorte parce qu'on a appliqué une prime de guerre de plusieurs dollars par baril. Cette prime, à un certain moment, aurait même atteint probablement dix dollars par baril. Lorsque les observateurs et les analystes, dans le monde, ont pensé qu'il n'y avait plus aucun doute sur le déclenchement de la guerre, donc juste quelques jours avant, et lorsque la guerre a effectivement été déclenchée, cette prime de guerre a sauté parce que l'incertitude qui planait, a disparu. Donc, les prix ont chuté à ce moment-là. La deuxième explication et il faut la lier à la première, c'est qu'au début du conflit, et pendant plusieurs jours, l'opinion dominante était que la guerre serait rapide et se terminerait par une victoire de la coalition américano-britannique sans qu'il n'y ait de dégâts importants, notamment pour les installations pétrolières. Ces deux éléments liés expliquent la forte chute des prix à laquelle on a assisté, qui a commencé quelques jours avant le début du conflit et qui s'est poursuivie pendant plusieurs jours après. Maintenant que George W. Bush a affirmé sa mainmise sur le pétrole irakien de l'après-Saddam, quelles en seraient les conséquences probables sur les sociétés pétrolières non-américaines ? Il est encore un peu tôt pour pouvoir répondre clairement à cette question. Ce qui est sûr pour l'instant, c'est que, concernant l'extinction des incendies des puits pétroliers, il y a eu un contrat accordé à un grand groupe américain, Halliburton, qui est le premier groupe mondial de services pétroliers. Ce contrat prévoit aussi bien l'extinction des incendies que les réparations d'urgence à effectuer sur diverses installations pétrolières qui n'ont pas encore été précisées, car cela dépendra évidemment de leur état et de la suite du conflit. Mais là, on est vraiment dans une logique d'urgence d'extinction et de réparation de certaines installations. Par contre, pour ce qui est de l'après-conflit et de l'attribution d'importants contrats de développement de gros gisements pétroliers en Irak, rien n'a été décidé à ce stade. Ceci sera évidemment confié à ceux qui remplaceront le régime de Saddam Hussein, cette autorité irakienne indépendante qui a été évoquée par les Américains. Pour l'instant, on ne sait pas grand-chose de précis sur le nom des futurs responsables, sur l'organisation de leur administration et sur les modifications qui interviendraient au ministère irakien du Pétrole et au sein de la Société nationale irakienne, INOC (Irak national oil corporation). Donc il y a encore beaucoup de flou sur l'après-Saddam Hussein dans le domaine du secteur pétrolier et sur les contrats qui seraient passés ou pas avec les sociétés américaines ou non-américaines. Il reste encore des incertitudes politiques et, aussi, des incertitudes juridiques au moment où nous parlons. George W. Bush a bien signifié son refus de “l'administration” de l'Irak d'après-guerre par l'ONU d'une part, et a réaffirmé sa volonté de gérer les richesses pétrolières irakiennes par les Etats-Unis, d'autre part. Comment voyez-vous la situation ? Ce qui est clair du côté des Américains, c'est qu'ils ont indiqué, depuis quelque temps, qu'il y aurait une période intermédiaire, dont la durée n'a pas été précisée, pendant laquelle ils se chargeraient eux-mêmes, éventuellement avec leurs alliés, de l'administration du pays. Et on sait que, dans ce cadre-là, le futur “gouverneur” militaire ou administrateur militaire de l'Irak serait le général Tommy Franks, qui est à la tête du commandement central américain et qui est responsable des opérations militaires en cours dans le Golfe. On sait, par ailleurs, qu'il y aura un administrateur pour les questions civiles, probablement le général Garner qui suit au Pentagone toutes les questions administratives civiles liées à l'après - Saddam Hussein. Cela a été affiché par les Américains. Depuis quelque temps, cela a été confirmé par le président Bush mais on ne sait pas exactement combien de temps durera cette période, ni par quoi elle sera fixée et si au cours de cette période transitoire dominée par les autorités américaines, pour des raisons de sécurité ou autres, il y aura attribution ou pas de gros contrats pétroliers. Ce que les Américains ont bien précisé, c'est que pour financer l'après-guerre, le pétrole jouera évidemment un rôle essentiel puisque c'est la grande ressource de l'Irak. Mais remettre en marche les installations pétrolières, reprendre les exportations irakiennes de pétrole pour assurer un minimum de financement des recettes d'exportations est une chose, et attribuer de nouveaux contrats d'exploitation des réserves irakiennes, en est une autre. Ce sont les fameux gros champs comme Majnoune. Ce sont des choses attirantes pour l'instant, les Américains ont été clairs sur la première partie. Il y aura une période d'occupation militaire américaine dont la durée n'est pas précisée où il faudra bien gérer les questions pétrolières car, sans cela l'économie du pays s'effondrerait complètement. Donc, il y aura des mesures à prendre en termes de réparation des installations, de rénovation, de modernisation mais ils n'ont pour l'instant rien dit de précis sur d'autres types de décisions pétrolières, celles qui concernent le développement de gros gisements et d'extraction en Irak. Et cette deuxième question intéresse beaucoup les sociétés pétrolières internationales, telles que les sociétés russes, chinoises, Total-Fina Elf en France et des sociétés dans d'autres pays comme l'Italie, l'Espagne et d'autres en Asie ou ailleurs. En votre qualité d'expert pétrolier, quelles sont les réserves prouvées des richesses en hydrocarbures de l'Irak d'une part, et d'autre part, les Américains ne chercheraient-ils pas à supplanter l'Arabie Saoudite par Irak “interposé” ? Il y a ce qu'on appelle les réserves prouvées et c'est ce qui est le mieux connu même si des incertitudes subsistent comme toujours lorsqu'on parle de réserves. Il se trouve que l'Irak est le numéro deux mondial derrière l'Arabie Saoudite avec environ 112 à 115 milliards de barils de réserves prouvées de pétrole. Le chiffre correspondant pour l'Arabie saoudite est de 260 milliards de barils environ. Certains observateurs pétroliers estiment que les chiffres pour l'Irak sont probablement sous-estimés en raison de l'embargo depuis 1990, en raison aussi des deux guerres, contre l'Iran et la première guerre du Golfe en 1990-91. Evidemment, ces guerres ont empêché les autorités irakiennes de faire appel aux sociétés étrangères, d'importer les techniques les plus modernes de l'industrie pétrolière et de consacrer leurs ressources à l'exploration de leur territoire. Donc, ce chiffre est déjà très élevé, puisqu'il place l'Irak au deuxième rang mondial. Votre deuxième question sur la stratégie américaine et celle de l'Irak par rapport à l'Arabie saoudite, est-ce que l'Irak peut, en quelque sorte, remplacer l'Arabie saoudite après la chute du régime de Saddam Hussein ? Je ne le pense pas parce que je crois que, dans le milieu pétrolier, on sait bien qu'on ne remplace pas l'Arabie saoudite. L'Arabie saoudite est le numéro un mondial et de loin par l'importance des réserves. Il n'y a qu'une seule Arabie Saoudite au monde sur le plan du potentiel pétrolier même si l'Irak est en très bonne place. Par conséquent, aucun responsable pétrolier ne conçoit que l'on puisse remplacer l'Arabie Saoudite par un autre pays. Le deuxième élément de réponse, c'est que la demande pétrolière mondiale augmente d'année en année. Dans cinq ans, elle sera supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui, dans dix ans elle sera supérieure à ce qu'elle sera dans cinq ans et dans 15 à 20 ans elle sera encore supérieure à ce qu'elle sera dans dix ans. Et pour faire face à l'augmentation de cette demande, le monde et les pays développés mais aussi les pays en développement où la demande pétrolière augmente rapidement, auront besoin dans 5, 10, 15 à 20 ans de l'Arabie Saoudite et de l'Irak et non pas de l'Irak à la place de l'Arabie Saoudite, parce que la demande pétrolière augmente aux Etats-Unis, en Europe un tout petit peu moins et dans les pays en développement. Et pour satisfaire cette demande mondiale en expansion, on aura besoin de l'Arabie Saoudite, de l'Irak, des autres pays du Golfe, de la Russie, du Venezuela, de la Mer Caspienne, de l'Afrique etc. On ne peut pas concevoir les choses en termes de remplacement d'un pays par un autre, parce que les besoins mondiaux sont trop importants et qu'ils sont en expansion. Et les Etats-Unis le savent très bien.