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Ces stades qui sont devenus des zones de guerre
Publié dans La Vie éco le 10 - 05 - 2012

Les terrains de football sont devenus de véritables lieux de bataille, où l'on s'en prend même aux forces de l'ordre. Le plus inquiétant c'est que la violence est le fait de mineurs, souvent instrumentalisés et utilisés pour introduire des armes dans les stades.
Des supporters en état second lançant des sièges sur les supporters adverses et sur la police, des bus saccagés, des passants violentés, ce spectacle désolant constitue l'ordinaire des rencontres sportives ces derniers mois. L'horreur a été banalisée. Les batailles rangées entre groupes adverses se font à l'arme blanche à l'intérieur même des stades et, comble, on l'a vu, lors de la rencontre opposant l'équipe du Wydad de Casablanca à celle des FAR de Rabat, le 14 avril dernier, des forces de police qui sont carrément attaquées par de jeunes adolescents camouflés dans des tenues de Ninja. Les images de forces de l'ordre complètement dépassées, tabassées même, ont choqué par leur brutalité. D'autant plus que cette nouvelle génération de hooligans est composée d'adolescents, parfois même de véritables enfants. «Les meneurs se servent de mineurs de condition pauvre afin, par exemple, de faire passer des fumigènes à l'intérieur du stade. Ces derniers les mettent à l'intérieur des sandwichs. Ni vu, ni connu. C'est ce qui explique que durant chaque match, une cinquantaine de fumigènes sont allumés», affirme Abdelilah, 38 ans, supporter de longue date des Rouges et blancs. Depuis son jeune âge, il suit son équipe favorite et assiste scrupuleusement à tous les matchs joués à domicile. «La nouvelle génération de supporters ne connaît pas la peur. Les hooligans sont plus rusés et n'hésitent pas à prendre des risques. La dernière fois, ils ont même allumé des fumigènes dans l'avion qui les transportait à Tunis en plein vol, forçant le pilote à rebrousser chemin», se rappelle encore Abdelilah.
Frawa, Ninja et fumigènes
Aujourd'hui, dans plusieurs stades du Maroc, le complexe Mohammed V de Casablanca, le complexe Moulay Abdellah à Rabat, le stade municipal de Beni-Mellal ou encore celui de Oued-Zem, le hooliganisme est devenu chose courante. Lors du match WAC-FAR qui a fait un mort et un nombre important de blessés (300), des délinquants arboraient couteaux et sabres. Pour la plupart, ils n'avaient pas plus de 18 ans. «A la veille de matchs chauds, des mineurs se faufilent au stade et passent la nuit là-bas. D'autres parviennent à le faire tôt le matin. Ils introduisent ce qu'ils veulent et parviennent à échapper à la vigilance des gardes», explique Mohamed, un membre d'une association d'ultras du WAC. Il y a pire. Alors que les bouteilles d'eau et les canettes des limonades sont interdites aux stades, elles sont vendues trois fois leur prix à l'intérieur et l'aluminium composant les canettes est utilisé pour fabriquer des armes blanches. «On les appelle "Frawa". Les hooligans découpent la canette, gardent la partie tranchante et l'utilise comme rasoir placé entre deux doigts», explique Abdelilah. D'autres parviennent à introduire couteaux, matraques et même des sabres. C'est ce que les Marocains ont découvert lors du match WAC-FAR, quand la violence a pris une tournure nettement plus dramatique. Les supporters répétaient à l'unisson, «boulissi ghadi moute» (un policier va mourir), du jamais scandé dans les terrains de foot. «Il y a un conflit qui oppose les supporters et les policiers et cela risque de devenir encore plus violent à l'avenir. Les supporters en ont marre des pratiques des flics. Ils sont à bout», lance Rachid, un des supporters rajaouis, témoin de plusieurs actes de violence à l'intérieur du terrain.
Les spectateurs déplorent en fait l'attitude des forces de l'ordre à l'entrée du stade. «Nous sommes systématiquement bousculés alors même qu'on tient le ticket bien visible à la main. Ils nous arrachent le ticket et nous poussent à l'intérieur de l'enceinte du terrain comme du bétail. Trouvez-vous ça normal ?», déplore Mehdi, un jeune supporter Wydadi. En fait, les choses seraient, selon les témoignages, encore plus graves. «Plusieurs policiers font du business avec les tickets récupérés auprès des spectateurs, surtout les plus jeunes d'entre eux, c'est-à-dire les mineurs. Ils les entassent, puis les somment d'entrer en leur prenant les tickets, sans leur rendre le talon. Ces tickets sont revendus à l'extérieur grâce à des complices. Cette mafia est loin d'arranger la situation», explique Abdelilah. Une attitude qui explique partiellement l'agressivité des supporters. Quant aux éléments des Forces auxiliaires, moyennant un bakchich de 5 DH, ils laisseraient, selon les dires des associations de fait, des supporters, en majorité mineurs, tenter l'épreuve du saut en hauteur, afin de regagner «lgriyyage» (les grillages). Plusieurs d'entre eux se sont ainsi blessés en tentant ce saut périlleux. Un nombre important de témoignages rapporte l'usage disproportionné de la force par les policiers autant à l'entrée et dans les gradins, qu'à la sortie du stade.
«J'achète mon ticket à 40 DH pour prendre plaisir à regarder mon équipe favorite. Je ne peux pas accepter qu'un policier me frappe parce que je m'amuse à crier ma joie», explique Taha, supporter du WAC. L'image des agents d'autorité s'est particulièrement dégradée chez les supporters des équipes de football, particulièrement à Casablanca.
Et les plus violents des fans des deux équipes phare de la capitale économique tiennent à le montrer en arborant des tenues Ninja, visage recouvert, en référence au fameux tueur casablancais, qui, dans les années 90, s'attaquait violemment aux policiers. Un personnage que les jeunes Marocains ont redécouvert récemment à travers l'émission de 2M, «Akhtar Al Moujrimine». «La Ninja attitude est en train de gagner du terrain. Les mineurs se radicalisent en se sapant comme un ninja, casquette, capuchon et foulard pour cacher le visage. C'est le cas notamment d'éléments des ultras. Parmi ces adolescents, on trouve ceux qui ont passé du temps dans la prison des mineurs, la fameuse islahiya, la prison des mineurs à Oukacha», raconte Rachid qui faisait partie des ultras des Rouges et blancs avant de les quitter.
Cortège et fights, les ultras pointés du doigt
Facteur aggravant, la guerre entre les différentes factions des ultras est également une source de violence autant à l'intérieur du terrain qu'aux abords du stade. Surtout que les forces de l'ordre ne semblent pas prendre cette situation avec le sérieux qu'il faut. D'abord, les ultras sont des adeptes du craquage des fumigènes et des torches lors des matchs, alors que ces produits sont interdits dans le stade. Les ultras, ce sont également le cortège, la marche que l'équipe visiteuse tente d'organiser dans la ville de l'équipe adverse, afin de la provoquer, de l'humilier. Durant cette marche, il faut tout faire pour protéger le cortège et surtout la bâche du groupe, synonyme de l'honneur des ultras. Aucune équipe adverse n'a pu organiser un cortège à Casablanca, jusqu'au match de tous les problèmes, celui qui a opposé le WAC aux FAR de Rabat, le 14 avril dernier. Les supporters des FAR ont brisé cette tradition et ont marché sur Casa. Sur le site des ultras des FAR, les Askary, on peut lire l'info suivante : «Les ultras décident de monter dans un train normal à destination de Casa-port. Arrivés vers 13 h à destination, les ultras donnent les dernières instructions avant de lancer le cortège de la gare jusqu'au stade, en passant aux abords de l'ancienne médina, fief des supporters wydadis… Dans le stade, gros craquage côté UAR (Ultra Askary) : fumigènes, pétards, pots de fumée…».
Des terrains qui ne sont pas aux normes
Selon les supporters du WAC, c'est le cortège des FAR, escorté par les forces de l'ordre, qui a fait basculer la situation dans les gradins. «Alors que certains membres des ultras du Wydad essayaient d'aller à la rencontre des ultras des FAR, les forces de l'ordre nous ont attaqués avec des matraques. Ils ont permis aux ultras des FAR de nous humilier. Les policiers devaient assurer le transport des supporters des FAR de la gare au complexe et non pas les laisser parader à Casablanca», s'indigne Hicham.
Qui est responsable de cette situation qui fait de nos villes de véritables champs de bataille le week-end ? Tout d'abord, la Fédération marocaine de football, qui a pour rôle premier le contrôle de l'accès aux terrains et le nombre de tickets vendus. «Dans les pays développés, ce sont des agents qu'on appelle "stadiers", qui dépendent de l'organisation, qui ont pour mission le contrôle et l'accès aux stades. Au Maroc, c'est la police qui intervient dans cette opération. Avec les problèmes que cela engendre», lance d'emblée Hicham Ramram, rédacteur en chef à Radio Mars. A commencer par la corruption, un phénomène endémique. D'ailleurs, les chiffres des recettes des clubs ne correspondent jamais au nombre des spectateurs présents dans les gradins. «Dans les grandes manifestations sportives en Europe, la police n'intervient pas dans l'organisation. Elle s'occupe seulement de la sécurité, dans ses deux volets, la prévention et l'intervention, à l'intérieur et aux alentours des stades. Dans les grands matchs, les policiers ne sont jamais visibles. Et c'est tout le contraire au Maroc», ajoute M. Ramram.
Deuxième problème de fond, l'état des terrains au Maroc. Aujourd'hui, notre pays dispose de deux types de stades. D'une part, des stades que l'on qualifie de «première génération» où règne l'anarchie la plus totale et où les clubs sont censés contrôler l'accès, et donc assurer l'organisation des matches. Ces stades sont divisés en deux catégories : les terrains qui dépendent du ministère des sports et de la jeunesse comme le Complexe Moulay Abdellah de Rabat, les terrains d'Oujda et de Beni-Mellal. Et ceux qui sont sous la tutelle des conseils des villes et des communes comme le Complexe Mohammed V à Casablanca. Puis, il y a les nouveaux terrains de Marrakech, de Tanger et bientôt d'Agadir (ouverture prévue en juin prochain) qui sont sous la coupe de Sonarges, la Société nationale de réalisation et de gestion des stades. Cette nouvelle génération de terrains dispose de toutes les installations et répond ainsi aux normes internationales. «Même s'ils disposent de billets munis d'un code barre, de tourniquet et d'appareils permettant la lecture électronique des billets, les deux stades de Tanger et de Marrakech n'ont pas de sièges numérotés. Sonarges a ramené une nouvelle culture et il faut aller jusqu'au bout du processus. Cela évitera pas mal de dérapages», renchérit M. Ramram. Les stades de football de l'ancienne génération ont été construits avec un souci purement sécuritaire. Le stade Mohammed V en est l'exemple le plus parfait. Un fossé de plusieurs mètres sépare les gradins de la pelouse. Des centaines de personnes dont des policiers ont été blessées, parfois grièvement à cause de cette anomalie. «Les anciens stades ne sont pas conformes aux normes de sécurité. Puis, il y a l'état des installations, des sanitaires sales et infréquentables, des stades sans sièges… C'est dégradant pour ces fans qui viennent pour encourager leurs formations. Tout cela contribue à énerver la foule», conclut la même source. Cette nouvelle violence qui anime nos mineurs relève-t-elle du classique phénomène de la meute ? Ou bien est-ce la manifestation d'un profond malaise d'une jeunesse marginalisée et frustrée ? Une chose est sûre : l'approche sécuritaire est insuffisante pour faire face à ce phénomène.
Au final, les stades marocains ne seraient-ils pas le reflet de notre société avec les dérives qui la caractérisent actuellement ? Des enfants à l'éducation qui laisse à désirer, une gestion trop sécuritaire et pas assez préventive, un flou dans les rôles de chacun et une corruption qui fait fi de toutes les procédures…


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