L'aventure Chérif Bin Alouidane ( Mohamed El Kharaz de son vrai nom) est stoppée. Du moins pour l'instant. Ce gros bonnet de la drogue a été envoyé à l'ombre suite à son arrestation à Ksar Sghir dans la nuit du 25 août dernier. Considéré comme le baron de drogue le plus puissant au Maroc, Chérif Bin Alouidane risque gros dans ce procès qui s'ouvrira dans les semaines à venir à la Cour d'appel de Rabat. Le tout Tétouan ne parle que de lui. La nouvelle de son arrestation, il y a quelques jours au nord du pays, s'est propagée telle une traînée de poudre en cette fin d'été. Le parrain du Rif, libre de ses mouvements malgré plusieurs avis de recherches lancés contre lui, est enfin tombé dans les filets de police. Au casier judiciaire bien rempli (arrêté plusieurs fois et relâché étrangement sans aucune poursuite judiciaire), l'incarcération de Mohamed El Kharaz de son vrai nom (alias Chérif Bin Alouidane) a suscité d'abord l'émoi, la curiosité puis la stupéfaction avec cette subite accélération qu'a connue la lutte contre la drogue au Maroc. C'est que Chérif Bin Alouidane n'est pas n'importe qui, l'ultima barbarorum, le dernier des barbares, avait jusqu'à présent, allègrement déjoué les pièges tendus par les services de police européens, qui étaient sur ses traces depuis la fameuse campagne d'assainissement opérée au Maroc en 1995. Parrain incontesté du Nord D'abord les faits. Alors qu'il était attablé dans un restaurant très chic de Ksar Shgir (au nord du Maroc), durant la nuit du 25 août 2006, Chérif Bin Alouidane est ses compagnons ont été surpris par l'arrivée inattendue d'une armada de policiers et de gendarmes qui avaient une mission très spéciale : mettre fin à la cavale de l'un des gros bonnets qui inondait toute l'Europe de drogue dure. Mission accomplie, puisque Chérif Bin Alouidane n'a pas eu le temps de résister ou de se débattre pour fuir ses traqueurs. Emmené illico presto à la préfecture de police de Tétouan, Chérif Bin Alouidane a été transféré sous haute surveillance à Rabat (pour un débriefing) puis à Casablanca à la Brigade nationale de la police judiciaire ( BNPJ ) dans l'attente d'un procès spectaculaire qui se déroulera dans les semaines qui viennent à la Cour d'appel de Rabat. Preuve, si besoin en est, que l'affaire est extrêmement importante. Devant les enquêteurs de la BNPJ, Chérif Bin Alouidane s'intéressera plus à la taupe qui l'a balancé, qu'aux multiples charges retenues contre lui, dont notamment, le trafic de drogue à l'échelle internationale. Et justement, la taupe n'est autre que Hicham Harbouli, le bras droit de Chérif Bin Alouidane, arrêté en Espagne pour une grosse affaire de blanchiment d'argent et de drogue, puis extradé au Maroc au mois de mai 2006, pour son implication dans l'affaire dite « Mounir Erramach ». Son arrestation et ses aveux ont mis à nu les ramifications d'un réseau de trafic de drogue international bien organisé, qui opérait à partir du Maroc (grâce à son parrain Chérif Bin Alouidane) vers l'autre rive méditerranéenne. Car Hicham Harbouli a été plus que bavard. Dans ses aveux, Hicham Harbouli a tout mis sur le dos de son donneur d'ordre Chérif Bin Alouidane. «Je ne suis qu'un petit blaireau qui bossait pour le compte de Chérif Bin Alouidane, aussi bien au Maroc qu'à l'étranger où il m'a chargé de superviser les opérations de vente de la drogue», dira-t-il aux enquêteurs et au juge d'instruction chargé de l'affaire. Complicités et connexions En effet, Chérif Bin Alouidane est connu dans tout le Nord du pays pour être le parrain par excellence de la drogue dure. Un baron incontesté ayant pignon sur rue et le bras long, même très long, et dispose de ses propres entrées dans les différentes administrations, ce qui lui permet d'entrer et de sortir du pays (via Sebta ou Melilia) comme bon lui semble, malgré les avis de recherches lancés contre lui par la DGSN. L'homme est tellement fort, qu'il a réussi à acheter et à détruire le conservatoire national de musique de la ville de Tanger. Une œuvre architecturale et culturelle de premier ordre. Tout Tanger, société civile comprise, avait pourtant multiplié plaintes, protestations et manifestations publiques, pour empêcher la démolition de ce monument. En vain, Chérif Ben Alouidane avait sidéré tout le monde par l'étendue de ses complicités, par le rang, la fonction et la renommée de ses protecteurs, et par son chéquier particulièrement bien garni. Tout au long de sa carrière de trafiquant (une quinzaine d'années), il n'a eu qu'une seule obsession : assurer à son commerce illicite les plus grandes protections. Pour cela, il fallait se rapprocher des fonctionnaires de l'administration publique et des gens du pouvoir, soit à l'intérieur soit à l'extérieur des villes de Tanger et de Tétouan, lieux de ses activités illicites. Chérif Bin Alouidane, qui a toutes sortes de problèmes, sauf ceux d'argent, ne lésine pas sur les moyens. Il arrose à droite et à gauche tous les gens qu'il pense susceptibles de le couvrir un jour. Tout ce qui importait pour lui, c'était de faire croître son commerce en sachant qu'il ne sera jamais inquiété. La tranquillité d'esprit a un prix. Et Bin Alouidane ne rechignait jamais à aller rencontrer, les mains toujours chargées de cadeaux, un responsable qui "sentait" le commandement. Ce sont justement ces complicités qui lui ont servi à deux reprises lorsqu'il a été arrêté durant les années 90, jugé, et relâché juste après quelques mois passés en prison. Son nom figurait et figure toujours en tête des barons marocains, cités continuellement par l'Unité de coordination de la lutte antidrogue (UCLAD), qui le pourchasse depuis 1996, date à laquelle elle avait poussé le Maroc à opérer une campagne d'assainissement dans les milieux de la drogue et qui avait débouché sur l'arrestation de gros bonnets, dont le fameux El Yakhloufi qui, lui, fait partie du "cartel de Tanger". Détails sur le circuit du hachich À Tétouan comme à Tanger, les habitants racontent d'ailleurs que le matériel saisi dans le cadre de l'affaire dite «Mounir Erramach» (des vedettes, des zodiacs gonflables, des fusils de chasse, des GPS, des pistolets, des munitions, des sabres, des coutelas, des téléphones portables satellitaires de différentes marques, des postes émetteurs-récepteurs, …) appartenait aux membres du réseau Chérif Bin Alouidane, qui opéraient à partir de la région de Ksar Sghir. Une mer étale, sans vagues, où les barques et les bateaux de moyen tonnage peuvent accoster sans risques, et loin de tout contrôle. C'est dans cette région, appelée à juste titre "Daliya", que Chérif Bin Alouidane a construit naturellement son quartier général. Une vraie planque. Avec l'argent facile de la drogue, il a acquis tous les terrains de cette région, devenue presque sa propriété privée. De là, il pouvait voir avec ses jumelles tout ce qui se passait dans le nid. Il possédait un matériel sophistiqué pour accomplir toutes les opérations, de la plongée sous-marine, aux systèmes de surveillance. Lors de sa garde-à-vue à la BNPJ, Hicham Harbouli a donné les détails sur le circuit du hachich de la mafia de Chérif Bin Alouidane. Ainsi, les trafiquants se rendent eux-mêmes à Kétama et se chargent ensuite de l'achat et de l'acheminement du haschich à des intermédiaires qui ont une relation privilégiée avec les "agriculteurs". Enveloppée dans du plastique, la marchandise prend alors la route vers le point de livraison convenu. Le convoyage se fait à dos de mulet, sous la direction d'une kyrielle de marcheurs armés de fusils, au cas où... Arrivée à destination (une région qui porte le nom de Daliya), la marchandise est déposée dans des véhicules qui la transportent jusqu'à ceux qui sont chargés de la convoyer par voie maritime. Un réseau bien huilé qui travaille au vu et au su de tout le monde, avant que l'on décide finalement, de boucler le trafiquant de drogue numéro 1 à l'échelle national. Cultivant à merveille l'art de la manipulation, principale qualité requise pour faire un baron de la drogue idéal, Chérif Bin Alouidane s'est hissé à la tête de la pyramide en exploitant un réseau qui s'étend de Ksar Shgir à Amsterdam en passant par Rome ou Malaga. Il a manipulé et trompé ses camarades ou de petits contrebandiers de cigarettes, qu'il n'hésitait pas à sacrifier pour sauver sa peau. En somme, l'aventure Chérif Bin Alouidane est stoppée. Du moins pour l'instant. Ce gros bonnet de la drogue a été envoyé à l'ombre, dans l'attente d'une issue à un procès qui s'annonce à haut risque. Triste fin ? Voire. Bizarrement, sa ribambelle de complices court toujours. Quelle suite concrète la justice compte-t-elle donner à cette affaire? Sera-t-il tenté de balancer les noms de ses protecteurs ? Si oui, on en saurait alors beaucoup plus sur des affaires qui risqueraient de plomber encore une fois une classe politique qui n'a pas encore trouvé sa voie entre les pacificateurs et les boutefeux. Des révélations en perspective. Hicham Harbouli, la taupe qui a balancé son maître out a démarré avec l'arrestation, au début de mois de mars 2005, de l'avocat chilien Fernando Del Valle, à la Costa Del Sol, au sud d'Espagne, qui a tout déballé. Ses aveux ont conduit les enquêteurs sur les traces de plus gros poissons. S'ensuit alors une vague d'interpellations de gros délinquants économiques de "malversateurs" et autres trafiquants de haut vol, qui ont trouvé refuge en Espagne. Des Russes, des Ukrainiens, des Finlandais, des Français, des Espagnols et des Marocains, qui donnaient l'insomnie à plusieurs polices européennes. L'affaire avait comme code, un nom : "baleine blanche" et avait permis de mettre la main sur une quarantaine de criminels en cols blancs, impliqués dans le trafic de drogue, la prostitution, l'extorsion de fonds et la vente d'armes. Un coup spectaculaire jamais réalisé en Europe, puisqu'il a permis de mettre la main sur une grosse fortune, estimée par la police espagnole à 250 millions d'Euros. Ces colossales sommes d'argent transitaient par des paradis fiscaux - Luxembourg, Ïle de Man, Gibraltar, Andorre... - par le biais de quelques 500 sociétés écran, pour atterrir dans la région de Marbella. Dans ce réseau, figure un bon nombre de barons de drogue, une dizaine à peu près, dont certains ont été arrêtés et présentés au juge d'instruction du tribunal de Marbella, Miguel Torres Segura, qui a ordonné immédiatement leur incarcération. Entre autres, Hicham Harbouli, condamné à perpétuité au Maroc. En cavale en Espagne depuis l'éclatement de l'affaire « Erramach », Hicham Harbouli a été finalement rattrapé par la malédiction de la drogue. Sa dernière nuit au Maroc remonte à la première semaine du mois d'août 2003. Lorsque les membres de son gang s'en sont pris à la bande de Mourad Bouziani, dans une boîte de nuit de Kabila au nord du Maroc. Les deux gangs en sont venus aux mains, puis un affrontement à l'arme blanche, pour se disputer les faveurs d'une strip-teaseuse qui dansait dans le cabaret. L'incident s'est compliqué davantage, lorsque les personnes blessées dans la rixe et transportées à l'hôpital, ont été rejointes par des membres du gang adverse qui projetaient de les achever. Harbouli a été effleuré par une balle à la tête, mais après une courte hospitalisation à la clinique Rif de Tétouan, il prendra la fuite vers l'Espagne, au lendemain de l'incident. Fort de ses appuis au Maroc, Hicham Harbouli s'est arrangé pour ne plus émarger à Tétouan ou à Tanger, se contentant de recevoir des ordres de son maître, Chérif Bin Alouidane, et de s'occuper des cellules espagnoles pour écouler de la drogue. Au moment de son arrestation à Marbella, les limiers espagnols ont trouvé dans son appartement 2,5 millions d'euros, un pistolet automatique "Brita", de faux passeports marocains et espagnols.