Si certains observateurs estiment que le taux de chômage moyen ne suffit pas à lui seul pour analyser le marché de l'emploi au Maroc, d'autres avancent qu'on est loin des standards d'une économie moderne. Marquée par des activités primaires et informelles, l'économie nationale assure une création d'emplois de l'ordre de 150 à 160.000 par an face à des besoins en emplois de l'ordre de 350.000. Les notions d'emploi non rémunéré et de sous emploi font que l'analyste se situe hors la norme écono-mique qui est celle d'une économie moderne ! Faut-il se fier aux don-nées communiquées par le Haut commissa-riat au plan concernant le marché de l'emploi, surtout le taux de chômage, pour bien appréhender la problématique de l'emploi au Maroc ? Cette question se pose chaque fois à la publication des indicateurs du marché de l'emploi au Maroc, suivie d'une vague de critiques du mode de calcul, ou encore de la comptabilisation des emplois non-rémunérés et de sous emploi. Faut-il dès lors accorder du crédit aux taux annoncés ? A priori oui, mais en contenant ces données dans ce qu'elles sont réellement : «une indica-tion purement statistique», explique d'emblée l'économiste et universitaire Mehdi Lahlou. Il estime d'ailleurs que ces données statistiques doivent être analysées sous une loupe marocaine, comme un pays en voie de développement où les notions de travail effectif ou de population à la recherche d'un emploi ou de rémunération ne sont pas approchées de façon identique que dans les pays à économie moderne et appareil-lage de comptabilité nationale performant. Pour sa part, Azeddine Akesbi, économiste et expert en éco-nomie de l'éducation et marché du travail, souligne que le taux de chômage moyen à lui seul ne peut nullement permettre une analyse fiable du marché de l'emploi au Maroc. «Le taux de chômage moyen national autour de 10% inclut pratiquement 23% de la popu-lation active occupée non rému-nérée. Il s'agit de gens qui sont comptabilisés actifs occupés, mais qui ne sont pas payés. Or, parmi les critères internatio-naux qui définissent la population active occupée, celui de la rému-nération est incontournable». Il souligne au passage que l'une des caractéristiques de ce mar-ché est la précarité, avec toutes les répercussions sociales qu'on imagine. Cet énoncé fait, il est intéressant de voir de près ce que révèlent réellement les données statis-tiques sur le marché de l'emploi au Maroc. Un flou artistique bien entretenu Pour ce troisième trimestre 2014, le HCP nous renseigne que le taux de chômage est passé (entre le 3ème trimestre 2013 et la même période en 2014), de 9,1% à 9,6% au niveau natio-nal, de 14% à 14,5% en milieu urbain et de 3,7% à 4,1% en milieu rural. «Nous avons autour de 1,1 mil-lion de personnes qui sont en situation de sous-emploi plus ou moins grave. Aussi, n'est-on pas renseigné sur la qualité et la durabilité de l'emploi», analyse Azeddine Akesbi. En effet, selon le HCP, le volume des actifs occupés en situation de sous-emploi a augmenté, entre les deux périodes, de 1.009.000 à 1.146.000 personnes, passant de 8,6% à 9,6%. «Le travail non rémunéré et le sous-emploi sont deux notions dont l'occurrence est bien la cause d'une sorte d'incrédulité tenace fondée sur le fait, par exemple, qu'en termes de taux de chômage, le Maroc ferait mieux que la France, entre autres pays, dont 10,5 % de la popula-tion active est en chômage, ou encore que l'Espagne, dont c'est le quart de la population active qui ne trouve pas d'emploi», soutient Mehdi Lahlou. Et d'ajouter : «l'analyste se situe hors la norme économique qui est celle d'une économie moderne où à «tout emploi» doit correspondre «une rémunéra-tion », et aussi des cotisations sociales». L'autre élément alarmant est la durée du chômage. Une donne qui interpelle Azeddine Akesbi: «Nous avons officiellement 1 million de chômeurs dont prati-quement 70% sont en situation de chômage de longue durée (au moins un an). Or, en moyenne, ils sont en chômage plus de 3 années et ne bénéficient ni d'aides, ni de soutien, ce qui soulève un problème social et économique majeur. En outre, depuis très longtemps, environ 50 % des chômeurs n'ont jamais travaillé». Au-delà de l'aggravation même de la situation du chômage au Maroc, il faut retenir que parmi la tranche d'âge de 15 à 24 ans, le taux de chômage est passé de 19,1 à 20,6% et parmi les détenteurs de diplômes de 16,5% à 16,8%, plus particuliè-rement ceux issus des universi-tés ou des formations continues. Chez les femmes, ce taux est passé de 9,6 à 10,6%. «Ces indicateurs reflètent l'image d'une économie marquée du sceau des activités primaires et informelles, ainsi que d'un mar-ché du travail, en milieu urbain notamment, où les jeunes, les diplômés, les femmes, soit une très grande partie des forces vives du pays, sont laissés à la marge du système de pro-duction. Réduisant par la même occasion sa capacité à créer de la valeur ajoutée», déplore Mehdi Lahlou. Systèmes éducatif et productif pointés du doigt Avec la hausse du taux de chô-mage des diplômés, la question de l'inadéquation du système éducatif resurgit. Une question malheureusement récurrente depuis les années 80, depuis que les rangs des chômeurs sont grossis par les diplômés, toutes formations confondues. Ce qui contraste avec le dis-cours politique qui évoque une économie émergente, qui table sur des métiers pointus et qui investit dans des formations de pointe pour accompagner les dif-férentes politiques sectorielles. Et pourtant, le système éducatif au Maroc ne jure que par les réformes, depuis au moins 15 ans, qui se sont soldées, selon A. Akesbi, aussi bien sur le plan qualitatif que quantitatif par de sérieux problèmes. «Je rappelle qu'il y a eu une étude au milieu des années 80 sur la situation des diplômés de la formation professionnelle et contrairement à ce que les offi-ciels croyaient, il a été constaté que même dans ce domaine où il y a une formation supposée pratique, il y avait des niveaux de chômage importants, relève Azeddine Akebsi, allusion faite à la piste du système produc-tif également comme partie de l'équation. «La situation de l'économie nationale se caractérise par des taux de croissance relativement faibles et variables selon les années. Sur le moyen et long terme, le taux de croissance est relativement faible et connaît des variations importantes qui sont liées à la conjoncture, aux aléas climatiques...», estime-t-il. Autre caractéristique de la situa-tion économique évoquée est la prédominance de l'informel aussi bien rural qu'urbain, qui emploie peu de personnel qualifié, formé ou diplômé. On est donc du côté du marché du travail et de la structure économique, dans une situation structurellement déséquilibrée qui ne permet pas d'accompagner les besoins réels en créations d'emplois. Une bonne appréhension de l'épineuse question de l'emploi au Maroc et l'apport de solutions concrètes au problème du chô-mage nécessite une approche globale qui réunit toutes ces caractéristiques, autrement l'analyse sera incomplète, voire biaisée !