En France, la double nationalité ne constitue en principe nullement un obstacle à l'accès aux plus hautes fonctions de l'administration. Pourtant, la question de la loyauté des agents binationaux nés en Algérie ou d'origine algérienne revient avec une acuité persistante, notamment lorsqu'il s'agit de postes liés à la défense, au renseignement ou à la conduite des affaires stratégiques de l'Etat. Faut-il s'inquiéter d'un risque d'influence extérieure ou ne voit-on là qu'une méfiance infondée à l'égard de citoyens pleinement engagés au service de la République ? Si le gouvernement rappelle que seul le casier judiciaire encadre ces recrutements, certaines voix plaident pour des restrictions accrues, invoquant la nécessité de préserver l'intégrité des institutions. Alors que la question de la double nationalité dans l'administration française alimente un débat récurrent, l'inquiétude grandit parmi les opposants algériens exilés en France face aux menaces qu'ils disent subir de la part du régime d'Alger. Une récente enquête du magazine Marianne révèle des faits troublants sur l'ingérence d'agents liés au pouvoir algérien et les entraves à l'exercice de certaines fonctions sensibles pour les binationaux. L'épineuse question des agents binationaux L'accès aux postes stratégiques au sein de l'administration française revient sur le devant de la scène, certains responsables politiques plaidant pour des restrictions visant les agents détenteurs de plusieurs nationalités. À l'Assemblée nationale, une proposition du Rassemblement national (RN) entendait interdire ces nominations dans des secteurs jugés sensibles, notamment dans les services de renseignement et de défense. Toutefois, le cadre législatif actuel ne prévoit aucun obstacle fondé sur l'origine ou la double appartenance : «Seul le casier judiciaire est vérifié», rappelle un haut fonctionnaire cité par Marianne. Les services de renseignement, quant à eux, examinent la question avec une attention accrue. Un responsable de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) confie que «nous avons tous les moyens d'enquête en interne pour veiller sur les nôtres.» En matière de lutte contre le terrorisme, certains estiment néanmoins que la double culture peut constituer un atout. «Au regard du niveau de la menace, nous avons besoin d'agents arabisants disposant d'une fine connaissance des sphères islamistes et djihadistes», explique un cadre du renseignement. Cadres arabisants qui défendent les thèses du régime en France ? Opposants algériens en exil : des pressions multiformes En parallèle, des exilés politiques algériens installés en France dénoncent des intimidations persistantes. L'enquête de Marianne évoque des cas troublants, à commencer par celui du journaliste Abdou Semmar, victime d'une agression le 15 août 2023 en pleine rue en région parisienne. Selon la publication, l'assaillant lui aurait arraché son téléphone après l'avoir aspergé de gaz lacrymogène, cherchant à accéder à ses contacts. «L'objectif était de me mettre en difficulté physique et de me voler mon téléphone pour connaître mes réseaux», assure-t-il au journal. Autre cas emblématique, celui de Chawki Benzehra, militant politique, qui rapporte avoir subi une tentative d'immobilisation alors qu'il faisait ses courses en banlieue lyonnaise. Il a ensuite été la cible de menaces directes sur les réseaux sociaux. «Un homme m'a écrit : 'On sait où tu vis, tu as insulté les Algériens'», témoigne-t-il. Un climat pesant sur les libertés publiques L'enquête de Marianne mentionne également un projet d'enlèvement avorté visant l'ancien militaire et opposant Hichem Aboud, qui aurait été visé par une mission orchestrée depuis Alger. Des éléments recueillis par les services de renseignement français indiquent que des individus connus pour leurs liens avec les services algériens étaient impliqués. Face à ces éléments préoccupants, des voix s'élèvent pour dénoncer l'inaction des autorités françaises. Kamel Bencheikh, écrivain franco-algérien, affirme que «des consuls veulent tester jusqu'où va notre soumission.» Il cite en exemple son propre cas, où il aurait été convoqué pour des formalités administratives sans raison apparente : «Il devenait périlleux de me rendre au consulat d'Algérie à Paris», confie-t-il. Un dialogue franco-algérien sous tension Alors que Paris et Alger tentent d'apaiser leurs relations après plusieurs mois de crispations, ces révélations risquent de compliquer davantage les discussions diplomatiques. Le cas de l'écrivain Boualem Sansal, condamné à dix ans de prison en Algérie, illustre la sévérité du régime à l'égard des intellectuels critiques. Selon TSA, une grâce pourrait toutefois être envisagée dans les semaines à venir, dans un geste perçu comme une tentative d'assouplissement des relations bilatérales. Dans ce climat de méfiance réciproque, la France se trouve à la croisée des chemins : protéger ses citoyens et résidents exilés tout en maintenant un dialogue avec Alger. Mais pour les opposants visés, l'urgence demeure : «Personne ne me défendra si quelque chose m'arrive», résume Chawki Benzehra, résigné.