«Nommer ses peurs conscientes, individuelles ou collectives, est un premier impératif d'ordre politique», écrit Jean-François Clément dans son article «Angoisse et peurs au Maroc» dans les pages de cet ouvrage collectif. Voici une œuvre écrite sur la peur avec l'encre du courage. Des plumes alertes et irrévérencieuses de divers horizons tentent de dresser les limites de la géographie d'un sentiment tripal, la peur, qui obnubile l'horizon d'une époque, mais non les consciences des citoyens lucides qui crient leur foi toute de ferveur dans la patrie : «Je t'aime mon Maroc, comme un enfant, comme un mère, comme une pute ou comme un criminel... je t'aime les tripes à l'air», lisons-nous sous la plume à la générosité jubilatoire du docteur Imane Kendili. Mais, aimer cela fait peur parfois. Là, est donc la motivation de ce projet animé par l'écrivain et journaliste Abdelhak Najib et le critique sémioticien Mohamed Bousfiha. Les auteurs de cet ouvrage collectif scrutent leur sentiment — de peur?— dans un exercice exigeant d'introspection. Il en résulte de belles pages où se mêlent les récits autobiographiques, des analyses sociologiques, des fictions, des témoignages qui illustrent dans des images audacieuses et originales la part de peur qui se taille notre conscience tout court, pour ne pas dire notre conscience malheureuse. L'un des mots-clés de ce sentiment de peur porte sur la jeunesse dont les auteurs ne se plaignent pas, car c'est une attitude facile que de se montrer bassement condescendant quand on est au cœur du jeu social, comme l'un de ses acteurs. Mais une jeunesse qu'on plaint parce qu'on l'a privée des moyens de se réaliser, de se dépasser, de se hisser au niveau d'abord de ses propres attentes, qui ne sont autres que celles que la société porte naturellement sur eux. Sinon les remparts, les garde-fous, les obstacles. Et ils sont nombreux. Pour Ouadih Dada, c'est le triomphe de médiocrité qui scelle les horizons pour les personnes porteurs de talents et de promesses, quand Soumaya Akaâbou voit le mal dans l'analphabétisme endémique qui se trouve en dernière analyse à la base de tous les échecs, de tous les marasmes. D'où l'addiction à l'échec, aux drogues; d'où la névrose de Dieu comme un cache-misère, misère intellectuelle, affective et spirituelle; d'où encore la fin de la raison comme nous l'explique Moulay Seddik Rabbaj qui dresse le portrait contrasté d'une jeunesse naguère épanouie et une autre sclérosée, voire même nourrie de penchants autodestructeurs. Que reste-il ? La fuite des destins qui ravage notre patrimoine matériel et symbolique sous d'autres cieux voraces quand il s'agit des compétences du Sud arriéré, comme l'illustre le témoignage vibrant et désabusée de Mohamed Derouich. Rebel Spirit, lui, nous adjure de ne as sacrifier cette jeunesse pleine de rêves et de talents qui finit malgré elle par abdiquer à force de s'user dans ce conflit social trop onéreux. Pour installer la jeunesse au cœur des préoccupations de demain, les auteurs s'accordent sur une mise à niveau des structures de relais de la culture dans toutes ses manifestations. La culture des valeurs que se doit d'assurer — et d'assumer— l'intellectuel démissionnaire et le politicien véreux comme le souligne Fouad Souiba, afin de s'arracher au climat de sinistrose qui affecte les états d'esprit quand il s'agit de nos écoles, de nos maisons de jeunesse, des nos rues de plus en plus envahies d'insécurité, d'incivisme et d'insignifiance. Mais la culture est d'abord un choix sociétal qui exige un travail sur les fondamentaux, sur le symbole, comme le souligne M. Bousfiha. Elle exige destruction-reconstruction du chantier du symbole dans un monde en perpétuelle reconfiguration. Vaste projet moral. Car il demande instamment, comme le souligne l'écrivain Abdelhak Najib, de se dégager des ambiguïtés politiques, des duplicités sociales qui sapent la base le projet social. Voudrai-t-on vivre en épousant son temps, en ouvrant l'esprit de nos enfants à l'éducation artistique selon le vœu pieux de Meriem Khalil, ou continuer à nous enfermer dans les schémas passéistes désuets ? «Maroc : de qui avons-nous peur?» est un message d'espoir, l'expression d'un courage péremptoire face à la peur et aux incertitudes ; mais une peur maîtrisée, pensée, transcendée. C'est aussi un manifeste qui exorcise le mal. Pour que cela soit réalisable, le doute n'est plus permis. C'est notre ambition.