En 2024, le Maroc amorce une transition économique historique en se préparant à adopter un taux de change flottant pour le dirham d'ici 2026. Cette réforme, ambitieuse et stratégique, vise à renforcer la résilience économique du pays, attirer davantage d'investissements étrangers et consolider son intégration dans les marchés financiers mondiaux. Toutefois, les enjeux économiques et sociaux associés à cette transition exigent une gestion précise pour éviter les dérives potentielles. Le pays se trouve ainsi à un carrefour décisif, où chaque décision aura un impact durable. Le passage d'un régime de change fixe à un régime flottant représente une mutation structurelle importante, avec des implications profondes sur l'économie nationale. Parmi les défis les plus significatifs, trois se détachent : l'inflation, la gestion de la dette extérieure et la volatilité des devises. Le Maroc, fortement dépendant des importations pour ses besoins en énergie et produits alimentaires, pourrait voir une dépréciation du dirham augmenter considérablement le coût des importations. En 2023, le pays a dépensé près de 12 milliards de dollars pour l'énergie et 8,9 milliards de dollars pour des denrées telles que le blé et le sucre. Une hausse des prix de ces produits pourrait exacerber les inégalités sociales en impactant plus durement les ménages à faible revenu. Des filets de sécurité ciblés seront essentiels pour protéger les populations vulnérables. Avec une dette extérieure atteignant 69,2 milliards de dollars en 2023, soit environ 50 % du PIB, une dépréciation importante du dirham pourrait alourdir considérablement le service de la dette. En 2023, ce dernier représentait 4,9 milliards de dollars, un chiffre susceptible d'augmenter si la monnaie nationale faiblit. Cette situation pourrait compromettre la discipline budgétaire et entraver les investissements dans des secteurs stratégiques. Volatilité des devises Un régime de change flottant expose le dirham aux fluctuations des marchés mondiaux, créant une incertitude pour les entreprises et les investisseurs. En 2023, les investissements directs étrangers (IDE) au Maroc s'élevaient à 2,5 milliards de dollars. Pour maintenir cette dynamique, des garanties financières solides et des interventions stratégiques de la banque centrale seront cruciales pour éviter les attaques spéculatives. Pour atténuer ces risques, Bank Al-Maghrib aura un rôle central dans la gestion des fluctuations du marché des changes. Elle devra intervenir de manière proactive pour éviter des variations excessives tout en stabilisant la confiance des investisseurs. En outre, les entreprises seront encouragées à adopter des stratégies de couverture pour se protéger contre la volatilité monétaire. Lire aussi : Les crypto-monnaies : 2025 scelle-t-elle une révolution financière mondiale ? L'approche prudente du Maroc contraste avec des exemples comme celui de l'Egypte en 2016, où un flottement soudain de la livre a provoqué une inflation galopante de 30 %. Fort de ses réserves de change stables évaluées à 36 milliards de dollars en 2024, le Maroc semble mieux préparé à gérer cette transition. Renforcer les exportations Un dirham plus faible pourrait rendre les produits marocains plus compétitifs à l'international. En 2023, les exportations marocaines s'élevaient à 42,5 milliards de dollars. Les secteurs clés comme l'automobile, l'aéronautique et les phosphates pourraient en tirer profit, à condition que des investissements ciblés dans les infrastructures et la formation professionnelle soient réalisés. Les répercussions sociales du flottement du dirham seront profondes, notamment pour les populations vulnérables. Les ménages ruraux, où les dépenses alimentaires représentent 40 % du budget, risquent d'être les plus touchés. Le gouvernement devra prioriser la création d'emplois et soutenir les PME, qui constituent 96 % du tissu économique. Malgré les risques, la flexibilité monétaire pourrait être un catalyseur de croissance économique. En rendant le Maroc plus attractif pour les touristes et les investisseurs étrangers, elle pourrait accroître la compétitivité du pays sur les marchés mondiaux. Une réforme en cours de préparation Selon le gouverneur de la Banque centrale, Abdellatif Jouahri, le passage à un taux de change flottant nécessitera une mise à niveau des dispositifs de gestion du risque de change au sein des entreprises. Ce processus inclut une éventuelle révision de la réglementation relative aux opérations de couverture, afin de protéger les acteurs économiques contre la fluctuation du dirham face aux devises étrangères. Ces ajustements devraient permettre de renforcer les capacités de gestion financière des entreprises marocaines face à l'incertitude monétaire. Pourtant, ce n'est qu'un des aspects techniques de cette réforme. En effet, une étape intermédiaire est envisagée avant d'aboutir à un flottement généralisé du dirham, ce qui laisse entrevoir un processus de transition maîtrisé et surveillé. Abdellatif Jouahri précise qu'il s'agira d'abord de se détacher du panier de devises qui constitue actuellement l'ancrage du dirham, tout en surveillant attentivement les mouvements du marché interbancaire de devises. Une gestion de ces fluctuations de manière progressive semble donc être l'approche retenue par la Banque centrale, pour éviter les chocs monétaires brutaux. Adaptation au nouveau système Une telle réforme pourrait affecter directement le financement des activités économiques. Le passage à un régime de change flottant impliquerait une fluctuation potentiellement plus grande du taux directeur de la Banque centrale, affectant ainsi les taux débiteurs qui sont essentiels pour les financements bancaires. Les entreprises devront alors redoubler de vigilance dans la gestion de leurs liquidités et de leurs prêts, en particulier celles qui sont très exposées aux fluctuations des devises. Le risque de change pourrait devenir une épée de Damoclès pour de nombreuses sociétés si ces dernières ne disposent pas des outils adéquats pour se couvrir contre ce type de volatilité. Abdellatif Jouahri souligne qu'une préparation adéquate des entreprises reste l'une des étapes cruciales avant d'entamer la phase suivante de la libéralisation du dirham. Il faut ainsi une gestion plus précise des risques économiques pour éviter les effets négatifs d'une éventuelle instabilité monétaire. Un processus qui prend son temps Ce travail minutieux et progressif, décrit par Jouahri comme « lentement mais sûrement », montre la volonté des autorités marocaines de mener cette réforme avec précaution, en prenant le temps nécessaire pour garantir sa stabilité. La Banque centrale rappelle régulièrement au Fonds Monétaire International (FMI) que cette réforme de la flexibilisation du régime de change est un processus long, nécessitant de nombreuses étapes préparatoires. En effet, l'expérience de pays ayant déjà opéré cette réforme montre que la transition vers un taux de change flottant ne se fait pas sans défis. Même dans les cas où cette obligation était imposée par des circonstances économiques mondiales, il a fallu en moyenne neuf ans pour que la réforme soit véritablement effective. Le Maroc, pour sa part, a décidé de l'entamer volontairement, élargissant la bande de fluctuation du dirham depuis 2018, avec une révision en 2020, tout en restant ancré à un panier de devises composé de 60 % d'euros et 40 % de dollars. Attention à la cadence Bien que la transition vers un taux de change flottant du dirham semble être une démarche ambitieuse et stratégique, plusieurs aspects demeurent préoccupants et méritent d'être examinés avec scepticisme. En effet, la gestion de cette réforme ne pourra pas se faire sans risques considérables pour l'économie marocaine, et ce, malgré les promesses d'une plus grande résilience et de compétitivité accrue. D'abord, la question de l'inflation mérite une attention particulière. Le Maroc, fortement dépendant des importations pour ses besoins énergétiques et alimentaires, pourrait se retrouver dans une situation économique déstabilisante si le dirham venait à se déprécier. Même avec les meilleures intentions, le coût des importations pourrait augmenter de manière significative, ce qui risquerait d'entraîner une hausse des prix des produits de première nécessité, déjà sensibles à l'inflation. Ces hausses pourraient toucher davantage les populations les plus vulnérables, exacerbant ainsi les inégalités sociales au lieu de les réduire. Le gouvernement a bien évoqué des filets de sécurité, mais l'expérience montre que ces mécanismes de soutien sont souvent insuffisants ou mal ciblés, ne parvenant pas à alléger efficacement les souffrances des ménages à faible revenu. Ensuite, la question de la dette extérieure reste un enjeu majeur. Avec un endettement avoisinant plus de 80 %, le Maroc s'expose à des risques considérables en cas de dépréciation de sa monnaie. Une hausse du service de la dette, en raison de l'affaiblissement du dirham, pourrait rapidement mettre à mal l'équilibre budgétaire du pays. Ce qui semblait être une gestion responsable des finances publiques pourrait se transformer en une spirale d'endettement plus lourde, ce qui limiterait les capacités d'investissement dans des secteurs stratégiques nécessaires à la croissance du pays. La volatilité des devises est un autre point inquiétant. L'idée que Bank Al-Maghrib puisse gérer efficacement cette volatilité semble optimiste. La banque centrale pourra-t-elle réellement intervenir de manière suffisamment rapide et efficace pour stabiliser le marché des changes face à des fluctuations imprévues ? L'histoire récente de certains pays ayant opté pour un flottement soudain de leur monnaie montre que cette approche n'est pas sans danger. Le Maroc n'est pas à l'abri d'une spéculation agressive sur sa devise, surtout si des signaux de fragilité économique sont perçus par les investisseurs.