L'Institut Cervantès organise actuellement, dans divers espaces culturels à Rabat, Les Rencontres d'Ibn Rochd. Parmi les quatre ateliers de la pensée, proposés au grand public, Le Soir échos s'est invité à celui portant sur « le changement » et où la modération a été assurée par le politologue Mohamed Tozy. Entretien. Mohamed Tozy, politologue. Lors de cet atelier, vous avez abordé le sujet du « changement » et en particulier des changements sociaux. Pouvez-vous nous dire quelle est la posture du sociologue par rapport aux changements sociaux ? Son rôle est de décrire les changements sociaux. C'est d'ailleurs à la fois le travail du sociologue, mais également celui de l'anthropologue. Ils essaient de rendre intelligibles les articulations entre ces phénomènes sociaux. Il existe plusieurs approches permettant de décrire ces phénomènes, et d'en expliquer les fonctionnements. On peut se donner comme moyens de rechercher les relations fonctionnelles entre des phénomènes. Il est également possible de décrire ces phénomènes en partant de l'idée que les relations entre les groupes sociaux sont des relations conflictuelles. Vous avez évoqué, lors des discussions de cet atelier, les solidarités mécaniques (quand l'individu s'efface au sein d'une communauté) et organiques, définies par le sociologue Emile Durkheim. Les Marocains s'inscrivent-ils dans quel type de solidarité ? Il est très difficile de trancher sur la question et de dégager, d'un point de vue pédagogique, deux paradigmes d'organisation sociale. Nous sommes dans une organisation sociale où nous trouvons des aspects de l'organique et d'autres du mécanique. Le premier lien social est toujours un lien hérité. Il s'agit du lien familial. Après naissent d'autres liens sociaux qui sont cette fois-ci choisis. Et ceci se fait par rapport à des positions dans la société, que sont le travail, la scolarité, ou encore le voisinage. Tout le problème réside dans la hiérarchisation des liens. Dans la société marocaine, le lien familial l'emporte dans certains aspects. Et dans d'autres, il devient secondaire. Quand on parle du mariage par exemple, celui des cousins germains tend à disparaître. Pas parce que les gens l'ont choisi, mais parce que les conditions du marché matrimonial l'ont provoqué, que les offres matrimoniales ont changé. Du coup, les Marocains sont plutôt exogames (cherchent leur conjoint en dehors de leur groupe social) qu'endogames. Même s'ils restent en partie endogames, du fait des stratégies qui se font, aussi bien au niveau des classes les plus pauvres que des plus riches. Avec les actions récentes du gouvernement, comme le recul des langues étrangères dans les médias publics, n'assistons-nous pas à une tentative d'étouffement de la diversité au sein de la société marocaine ? Un Etat, quelle que soit sa force, n'a pas cette capacité. Il existe toute une dynamique sociale autour. Nous sommes dans des sociétés ouvertes, sans même l'avoir choisi. Un Marocain sur 10 est à l'étranger. C'est déjà quelque chose de structurel. Après, nous pouvons avoir des politiques telles que celle-ci. Mais je trouve cela légitime qu'un gouvernement aux couleurs déterminées défende une politique. Ceci ne peut pas être « la » politique. C'est « une » politique. Et c'est très sain qu'il y ait une opposition à cette politique. Une société clivée n'est pas une société malade, c'est une société saine. Qu'est-ce alors qu'une société malade ? Une société malade est une société consensuelle. Une société qui cache ses contradictions. Or là, nous sommes en train de découvrir que nous sommes une société qui commence à se cliver autour de valeurs, de représentations, d'idées de la société. Je pense que c'est une très bonne chose ! Le seul élément que l'on pourrait redouter, ce sont les arguments d'autorité, ou l'usage de la violence aussi bien symbolique que matérielle. Pourtant, on entend beaucoup parler de la schizophrénie des Marocains, tiraillés entre tradition et modernité. Êtes-vous d'accord avec ce terme de « schizophrénie » ? Les Marocains ne sont pas anormaux. Ils composent avec la réalité. Au contraire, ils ont une élasticité avec la réalité, qui leur permet de vivre des difficultés diverses et variées. Cette capacité réside dans le fait que nous sommes pluriels, confrontés à plusieurs systèmes de valeurs que nous devons gérer en concomitance. Nous sommes une société du lien, plutôt que de la rupture. Une société de l'agrégation, qui croit en la différence, l'opposition et la conflictualité, mais qui croit aussi à la bienséance.