Ritaj, Tasnime, Alaa, Nassim, Julia, Nadine, Celia ou encore Daria… Toute une série de nouveaux prénoms de plus en plus choisis par les parents. L'actuelle évolution constatée se fait selon deux dimensions : elle est d'ancrage chez les ruraux et les classes populaires qui optent pour un retour aux prénoms à connotation fortement religieuse. Et l'autre s'inscrit dans une tendance de démarcation des classes moyennes et supérieures qui choisissent des prénoms rares, nouveaux et originaux. Le choix du prénom d'un nouveau-né est, au-delà de la naissance, un événement en soi. Ce qui est normal, car il s'agit d'un «marqueur» de l'identité à la fois sociale et culturelle de l'enfant et de sa famille. «Smiya a toujours été, et est encore, un événement familial grandiose. Il est fêté comme il se doit selon la tradition marocaine pour célébrer à la fois l'arrivée du nouveau-né et aussi son prénom et en particulier si celui-ci est une reprise du prénom de l'un des grands-parents ou d'un autre membre de la famille disparu, ou encore vivant, pour leur témoigner amour et respect. Autrefois, le choix du prénom était un privilège laissé aux grands-parents. Et le choix était simple : Pour les aînés, garçon ou fille, le prénom était automatiquement Sidi Mohamed et Fatima», indique Hajja Zohra, grand-mère et arrière grand- mère qui tient à souligner que son prénom a été repris trois fois par ses enfants et ses petits-enfants : «Ma fille a nommé sa fille Zahra et ma petite fille a choisi Fatima Zahra pour sa fille aînée et mon petit-fils a baptisé sa fille Zahira. Ce sont des dérivés mais ils ont tous pour base mon prénom. C'est une fierté pour moi». Par ailleurs, et au-delà de la reprise des prénoms des aïeux, le choix s'imposait de lui-même, explique Hajja Zohra qui poursuit : «Certaines familles liaient le prénom au moment de la naissance de l'enfant notamment aux fêtes religieuses, c'est ainsi qu'on avait des Miloudi, Milouda, Abdelkebir, Lkbir ou encore Lkbira. On avait même Bouchta lorsque l'enfant naissait en hiver». Avant aussi, poursuit cette arrière grand-mère de 97 ans, «le prénom de l'enfant faisait référence à un salih ou un saint que la maman qui, par exemple, faisait souvent des fausses couches, perdait son enfant à la naissance ou encore n'enfantait que des filles, allait faire des offrandes à un salih pour avoir un enfant. C'est le cas des enfants prénommés Bouchaib ou Reddad en référence à Moulay Bouchaib à Azzemour. On avait également des Zitouni ou Zitounia en référence à Sidi Zouitini dans la région de Casablanca». Aujourd'hui, ces pratiques semblent désuètes et le choix des prénoms connaît une évolution délaissant quelque peu les prénoms anciens pour opter pour des prénoms dits nouveaux et modernes. Et l'on constate, depuis plusieurs années maintenant, «que certains prénoms, choisis durant les années cinquante et soixante et même avant, ne sont plus demandés par un très grand nombre de citoyens. Il s'agit des dérivés de certains prénoms qui sont soit moins demandés soit en voie de disparition selon le lieu tribal tels les dérivés du prénom Fatima (Fatoum, Fatma, Fatna, Fadma, Ftitem, Fatouma, Fatimatou,…) ou ceux de Khadija (Khaddouj, Khdija, Khadijatou)...) ou ceux de Halima (Hlima, Hallouma....) ou encore ceux de Mohamed ( Mouh, Mouha, M'hammed, Mhand.....) en passant par (Rqia, Batoul, Milouda, Elbouchtaouia), explique Ezzaher Rachid, chef de la Division de l'état civil à la Direction générale des collectivités territoriales. Le régime d'état civil fait partie intégrante de l'identité marocaine, étant donné qu'il consiste à consigner et à authentifier les faits civils fondamentaux relatifs aux individus tels que la naissance, le décès et le volet choix des prénoms, souligne M. Ezzaher, «et il s'est vu octroyer une grande importance dans la nouvelle loi n° 36-21 relative à l'état civil et en particulier dans son article 34. Celui-ci dispose que «- Le prénom choisi par la personne faisant la déclaration de naissance en vue de l'inscription à l'état civil ne doit pas porter atteinte aux bonnes mœurs ou à l'ordre public ni être un nom de famille ou un prénom ridicule, ni un nom d'une ville, de village ou de tribu, ni un nom composé de plus de deux prénoms. Le prénom déclaré doit précéder le nom de famille lors de l'inscription à l'état civil et ne doit comporter aucun sobriquet ou titre tel que «Moulay», «Sidi», ou «Lalla» ou suivi d'un numéro ou d'un chiffre». Par ailleurs, le Maroc a toujours été un lieu de brassage des cultures et des civilisations, ce qui explique son multiculturalisme, son plurilinguisme et sa tolérance envers les autres cultures; chose qui a été cristallisée dans le préambule de la Constitution de 2011 en soulignant la nécessité de la préservation de la cohésion et de la diversité des constituants de son identité nationale unie par la fusion de toutes ses composantes arabo-musulmane, amazighe et sahraouie-hassanie et riche de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen». Et les prénoms sont, entre autres, un moyen de préserver l'identité nationale et culturelle. C'est pour cela par exemple que dans les couples mixtes, et durant les années 60-70, les enfants portaient dans la majorité des cas les prénoms de Mehdi, Karim, Nadia et Sophia. «Faciles à prononcer, ces prénoms étaient à l'époque dits modernes et évitaient des conflits au sein du couple mixte, car un Sidi Mohamed ou un prénom commençant par Abd pouvait diviser les parents», indique Ahmed, 75 ans, marié à une française et père de Karim et Nadia. Cette dernière a opté, explique son papa, «pour un ancien prénom marocain Ghita et corrige à chaque fois l'orthographe, car certains l'écrivent avec un R. C'était le prénom de ma mère et elle veut ainsi rendre hommage à sa grand-mère». C'est aussi dans le souci de préserver l'identité culturelle que certains prénoms sont propres à certaines régions. Ainsi, par exemple, dans la région de Safi on rencontrera beaucoup de Milouda, Miloud, Jilali. A El Jadida, les Bouchaib, Mbark, Mbarka et Hafida sont des prénoms très courants. Dans la région casablancaise, on opte beaucoup plus pour Sidi Mohamed, Aicha, Zahra, Ahmed, Mustapha. Et dans la région de BejaadKhouribga, on retrouvera surtout des Rabha, El Habib, Larbi ou encore Bouabid. Dans la région du Sud, Mohemmad, Zaina, Fadma, Lahssen sont aussi très courants. Un choix aveugle de prénom pourrait être source de problèmes identitaires chez la personne Selon le chef de la Divion de l'état civil, «les prénoms marocains ont de jolies sonorités et consonance du fait qu'ils font référence à notre histoire glorieuse et riche, ainsi qu'à notre patrimoine oral ancestral et ils sont toujours demandés lors des déclarations de naissance d'origine arabe (Ghita, Fatima, Khadija, Mohamed, Moussa, Aziza, Rachid, etc.) ou d'origine amazighe (Ayour, Eli, Célia, Noumidia, Massine etc.». Mais, actuellement, du fait de l'évolution constatée, poursuit M. Ezzaher, «il existe aussi des prénoms dans les registres de l'état civil dont le choix se sent influencé par la vague de la mondialisation et les réseaux sociaux (Chahrazade, Rihane, Joury, etc.). L'évolution dans le choix des prénoms est, à mon avis, un sujet très complexe qui nécessite un grand débat, car un choix aveugle de prénom pourra être source de problèmes identitaires, voire de problèmes au niveau de la formation identitaire de la personne». Tout porte à croire maintenant que les familles ne sont pas ou plus du tout sensibles à ces considérations identitaires et culturelles dans la mesure où le choix du prénom se fait de plus en plus en référence soit à la religion chez les familles imprégnées par les tendances islamistes, soit imprégnées par la culture occidentale et encore en référence, surtout chez les accros des films étrangers, notamment turcs, syriens ou autres, aux prénoms des acteurs. Chez la première catégorie, les prénoms Rayane, Tassnime, Alaa, Islam sont très courants. Pour la deuxième catégorie de parents, la tendance actuelle porte plutôt sur les Julia, Line, Nadine, Lilia. Les amateurs des séries turques ou historiques syriennes, optent pour les Souhaib, Mouhanade, Lamiss, Roumayssa, Sabae ou encore Ritaj. Des prénoms qui, selon Hajja Zahra, sont «imprononçables pour les vieilles personnes comme moi. C'est quand même triste de ne pas pouvoir bien prononcer le prénom de son petit fils ou de son arrière petit-fils !». Et pour l'anecdote, cette grand-mère estime «que si les parents payaient pour les prénoms, soyez sûrs qu'il y aurait moins d'extravagance et moins de référence aux prénoms étrangers et imprononçables». Si cette évolution des prénoms est difficilement acceptée par les personnes âgées, il est à signaler, selon M. Ezzaher, qu'au niveau administratif, «tous les choix qui sont conformes aux dispositions juridiques régissant ce volet sont acceptés par les officiers d'état civil compétents. Le législateur a instauré trois niveaux d'instances qui interviennent dans le choix des prénoms : Président de la commune, officier d'état civil qui tranche sur la conformité du prénom aux dispositions de l'article 34 de la loi 36-21 précitée. La Haute commission d'état civil sollicitée au cas où le citoyen conteste le refus du prénom choisi et enfin le tribunal administratif de Rabat saisi par le citoyen en cas de refus du prénom». Effectivement, tout prénom qui ne satisfait pas les dispositions juridiques régissant ce domaine ne sera pas accepté par l'officier d'état civil compétent. Il est à signaler, selon la Division de l'état-civil, «que depuis 2009, le nombre de cas de refus des prénoms a connu une importante baisse. Actuellement, il ne dépasse pas 4 à 5 cas par an, sachant que le nombre de prénoms déclarés à l'état civil est de 800 000 par an». Il est également à noter que dans le cadre de la récente réforme de l'état civil, le projet de loi N°36.21 n'impose plus le caractère marocain des prénoms. Ce qui permettra d'enregistrer encore moins de refus et surtout une plus grande ouverture sur les prénoms étrangers.