Le Plan Maroc Vert, nom de code choisi pour la nouvelle stratégie agricole, à l'instar des autres stratégies marocaines, est vorace en matière de financement. Le mode opératoire de cette révolution agricole devrait pouvoir attirer dans le secteur 147 milliards de DH au cours des dix prochaines années. Où trouver tout cet argent ? Jusque-là, cette question est laissée en suspens. Mais aujourd'hui, on en sait un peu plus. 147 milliards de DH. C'est le montant nécessaire pour financer les 1.506 projets des deux piliers de la nouvelle stratégie agricole, qui seront identifiés par l'Agence de développement agricole (ADA), maître d'œuvre du programme. En effet, la stratégie du «Maroc vert» a été globalement construite autour de deux piliers majeurs et une batterie de réformes du cadre sectoriel. Le premier pilier porte sur le développement d'une agriculture moderne et à haute valeur ajoutée, répondant aux règles du marché en s'appuyant sur les investissements privés, à travers le financement de 961 projets à hauteur de 75 milliards de DH. Le deuxième pilier concerne l'accompagnement solidaire de la petite agriculture, en améliorant les revenus des plus petits agriculteurs. Dans ce sens, 545 projets sociaux visant la reconversion des agriculteurs précaires dans des activités à haute valeur ajoutée et moins sensibles aux précipitations seront financés. Ces petits agriculteurs débourseront à leur tour 20 milliards de DH. Quid de l'Etat ? Il va intervenir financièrement à travers des actions et projets transverses. Au bas mot, il s'agit de projets d'accompagnement, qui incluent tout projet susceptible de créer un meilleur environnement afin que les autres projets des deux piliers se réalisent dans les meilleures conditions. Cela peut aller de la formation professionnelle des techniciens, des agriculteurs, en passant par la modernisation du système d'irrigation ou de création de pompage, jusqu'à l'amélioration des circuits de commercialisation. Pour cela, l'Etat va contribuer à hauteur de 52 milliards de DH sur dix ans, à raison d'un peu plus de 5 milliards de DH par an. Pour honorer ses engagements, il aura recours une fois de plus au Fonds Hassan II et au budget général (25 à 29 milliards de DH sur une période 10 ans). La contribution de l'Etat déjà assurée Il contractera des prêts auprès d'organismes financiers internationaux comme le FIDA (Fonds international de développement agricole) pour 8 millions de dollars par an sur dix ans et l'AFD (Agence Française de Développement) pour 50 millions d'euros sur 10 ans. Pour ces prêts, les conventions ont été signées lors du salon de l'agriculture. Toujours est-il que cela ne suffira pas à attirer les investisseurs. En effet, ces derniers ont besoin de visibilité, cet ingrédient sans lequel ils ne peuvent prendre de risques : le financement de leurs futurs projets agricoles. C'est cette problématique du financement qui a convaincu en partie les concepteurs du Plan Vert Maroc de bâtir leur stratégie sur le concept de l'agrégation. Cette approche consiste en une association entre les producteurs, ceux qui transforment les produits, et ceux qui assurent leur commercialisation et leur distribution. Ce concept ressemble à bien des égards à celui de la coopérative organisée autour d'un agrégateur opérateur performant, comme c'est le cas de COPAG actuellement. C'est ce modèle que le Plan Vert veut réitérer. L'avantage de l'agrégation est de faire que les agrégateurs (ou investisseurs nationaux et internationaux) ouvrent les portes du financement aux agrégés (ou producteurs). Autrement dit, l'agrégation permet aux producteurs agrégés d'être encadrés par des agrégateurs disposant d'une ouverture vers le financement et de profiter également d'un savoir-faire technique. L'ADA jouera le rôle d'arbitre dans les contrats signés entre agrégés et agrégateurs. Rappelons qu'aujourd'hui, seuls 19% des agriculteurs accèdent aux financements bancaires et que le producteur est pratiquement isolé du transformateur comme du distributeur à cause des intermédiaires qui se sucrent sur le dos de tout le monde, y compris le consommateur. Des leviers pour intéresser les investisseurs Comment mettre tout cela en œuvre ? Le maître d'œuvre du Plan Maroc Vert va d'abord identifier les 1.506 projets des deux piliers, et ce sur l'ensemble du territoire (16 régions) et des filières. «L'intégralité des projets ne sera pas lancée simultanément. Certains le seront dès cette année, tandis que d'autres sont prévus pour plus tard. De toute façon, nous avons prévu une grande campagne de communication dès juin prochain», dit-on auprès du ministère de l'Agriculture. Parallèlement, l'ADA prospectera auprès d'investisseurs privés et sociaux potentiels, aussi bien au niveau national qu'international, avant de lancer les appels d'offres pour les agrégateurs et les bailleurs de fonds, mais aussi pour les opérateurs sociaux. Les appels d'offres déclineront les deux offres pour les deux piliers : «offre investissement» pour le pilier I et «offre sociale» pour le pilier II. La mobilisation des terres collectives est avancée comme principal levier pour intéresser ces deux catégories d'investisseurs potentiels. Et l'on table sur 40.000 ha/an pour un investissement privé de l'ordre de 10 milliards de DH. Au département d'Akhannouch, l'optimisme est de mise: les nombreux demandeurs en investissement insatisfaits, qui résultent des deux tranches de l'opération bail du domaine privé de l'Etat (Sodea-Sogeta), ne vont pas hésiter à adhérer au Plan Vert. La surenchère des banques À l'instar du Crédit Azur mis en place par les banques dans le cadre de la vision 2010 du tourisme, le système bancaire marocain va réitérer pour accompagner la révolution agricole du Royaume. Cet effort suppose la mobilisation pour les investisseurs d'au moins 10 milliards de dirhams par an, dont plus de la moitié sous forme de crédits. Le challenge est certes plutôt titanesque. Et comme les banquiers ne veulent surtout pas passer pour ceux qui ramollissent la dynamique de Plan Vert Maroc, ils ont déjà sorti la grosse artillerie, au grand bonheur de Aziz Akhannouch qui, depuis l'annonce du programme en 2008, n'avait pas de visibilité sur la question du financement. Et de quelle manière ! Dans la plus grande confidentialité, les banques avaient préparé des formules spéciales. À tout honneur, tout seigneur, Crédit Agricole du Maroc (CAM) a été la première banque à finaliser des packages pour le financement du projet prévu dans le cadre du plan au titre de la période 2009-2013 : des formules de crédit, des services et de l'accompagnement pour les projets qui s'inscriront dans ce cadre. Depuis le début de l'année, CAM mobilise une enveloppe budgétaire de 20 milliards de DH au profit du secteur agricole et agroalimentaire. Pour ce qui est de la répartition de ce budget, 14 milliards de DH serviront au financement des besoins en investissements des investisseurs du Pilier I du programme, conformément à la pratique bancaire classique. La SFDA (Société de financement pour le développement agricole), filiale du Crédit agricole, réservera aux petits agriculteurs une ligne de crédits de l'ordre de 5 milliards de DH. La Fondation Ardi de microcrédit contribuera au financement du plan Maroc Vert à hauteur de 1 milliard de DH. Emboîtant le pas au CAM, Attijariwafa bank a décidé de consacrer 25 milliards de DH au financement de projets agricoles pour la période 2009-2013. Des projets qui s'inscrivent dans le cadre des deux piliers sur lesquels repose le plan Maroc Vert. Dénommé «Pacte Vert», l'offre de la filiale de l'ONA veut s'adapter aux besoins des opérateurs de l'agroalimentaire et des propriétaires d'exploitations agricoles. Elle propose aux investisseurs une large gamme de produits et de services performants: des solutions de financement des investissements adaptées, un fonds d'investissement dédié, une offre de financement des campagnes agricoles et une offre d'assurance, notamment de prévention contre les risques agricoles. Le groupe Banque Populaire (GBP) n'est pas en reste. Il semblait attendre de trouver une fenêtre de tir pour l'annoncer. La vitrine offerte par le salon de l'agriculture constituait théoriquement une opportunité en or à ne pas rater. La banque du cheval mise, pour sa part, 20 milliards de DH. Au total, les trois banques s'engagent à mobiliser pour le Plan Vert près de 65 milliards de DH pour la période 2009-2013. C'est dire que pour la partie emprunt, pas de problème, le système bancaire peut distribuer en moyenne 13 milliards de dirhams par an et en plus, il croule sous les liquidités. Mais c'est à la problématique des fonds propres qu'il faut apporter une solution rapide. C'est là que les fonds d'investissement dédiés sont attendus.