À l'occasion du neuvième Forum parlementaire international sur la justice sociale, placé sous le thème «Généralisation de la protection sociale au Maroc : une vision de développement aux standards internationaux», Ahmed Reda Chami, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a dressé un état des lieux du vaste chantier de la protection sociale, soulignant les progrès réalisés tout en mettant en exergue les défis structurels qui demeurent à relever. Considérée comme un tournant majeur dans les politiques publiques sociales marocaines, la généralisation de la protection sociale s'impose désormais comme un levier fondamental du projet d'Etat social. L'adoption en 2021 de la loi-cadre 09.21 a marqué l'accélération d'une réforme d'envergure, dont la mise en œuvre, en l'espace de quelques années, a permis d'atteindre des résultats tangibles. Ainsi, le taux de couverture des Marocains par l'assurance maladie obligatoire a connu une progression remarquable, passant de moins de 40 % en 2020 à près de 87 % aujourd'hui. Par ailleurs, quelque 11,4 millions de personnes bénéficient actuellement du régime AMO-Tadamon, dédié aux populations en situation de précarité, mobilisant une enveloppe annuelle de dix milliards de dirhams. Le programme de soutien social direct, quant à lui, a déjà profité à plus de 3,9 millions de familles d'ici septembre 2024, avec une dotation budgétaire dépassant 22 milliards de dirhams. Toutefois, M. Chami a averti sur la nécessité d'un ciblage rigoureux des bénéficiaires afin d'éviter toute forme d'assistanat économique permanent, susceptible de saper la dynamique d'émancipation économique des ménages les plus vulnérables. Les défis structurels d'une réforme d'ampleur Malgré ces avancées, le président du CESE a pointé une série de défis majeurs entravant encore l'aboutissement optimal de ce chantier. Sur le volet de la couverture médicale, il a relevé que plus de huit millions de Marocains demeurent en marge de l'assurance maladie obligatoire, soit en raison de leur non-enregistrement (près de cinq millions), soit en raison de leur situation de droits gelés (3,5 millions). Par ailleurs, la part des dépenses de santé assumée directement par les assurés atteint encore 50 % des coûts totaux, bien au-delà du seuil de 25 % préconisé par l'OMS et la Banque mondiale, rendant l'accès aux soins encore financièrement prohibitif pour certains segments de la population. L'équilibre financier des différents régimes d'assurance maladie représente également une source d'inquiétude. Si les systèmes couvrant les salariés du secteur privé et le régime AMO-Tadamon ont enregistré un certain équilibre en 2023, d'autres branches, en revanche, affichent un déficit structurel préoccupant. Le régime des travailleurs non-salariés accuse un déficit de 172 %, tandis que le régime des fonctionnaires fait face à un déséquilibre de 121 %, affectant ainsi les délais de remboursement et la capacité des prestataires de soins à être indemnisés. S'agissant des retraites, le Maroc est confronté à un défi d'ampleur exacerbé par l'évolution démographique. La baisse du taux de fécondité à 1,97 enfant par femme, couplée à un allongement de l'espérance de vie, exerce une pression croissante sur la viabilité des régimes de pensions. Afin de garantir leur pérennité, Chami a plaidé pour une réforme globale du système, fondée sur la mise en place d'un régime national de retraite obligatoire, structuré autour d'un pilier de base universel, d'un régime complémentaire obligatoire pour les revenus dépassant un seuil déterminé, et d'un dispositif individuel facultatif. Des préconisations pour une réforme durable Face à ces défis, le Conseil économique, social et environnemental formule une série de recommandations stratégiques destiné à assurer la viabilité et l'équité du système de protection sociale. Il prône notamment l'instauration d'un régime de couverture médicale obligatoire unifié, articulé autour d'un principe de solidarité, tout en renforçant l'offre de soins du secteur public afin de pallier sa faible attractivité. À ce titre, il a été souligné que la majorité des dépenses d'assurance maladie sont captées par le secteur privé (84 à 97 % pour les salariés et travailleurs indépendants, 57 % pour AMO-Tadamon), en raison d'une insuffisance des infrastructures hospitalières publiques et d'une absence de protocoles thérapeutiques standardisés, entraînant une envolée des coûts médicaux. Sur le plan du soutien social direct, le CESE insiste sur l'urgence de conforter les mécanismes de vérification des bénéficiaires, afin d'assurer une allocation efficace des ressources et éviter tout phénomène de fraude ou de dépendance économique prolongée. Enfin, s'agissant de l'indemnisation pour perte d'emploi, il recommande la mise en place d'un système d'assurance dédié aux salariés, assorti de critères d'accès assouplis et de prestations mieux adaptées au coût de la vie, ainsi que la création d'un dispositif spécifique aux travailleurs indépendants, prenant en compte la diversité des statuts professionnels. Vers une année charnière pour la réforme sociale Alors que 2025 constituera l'ultime année d'exécution du cadre légal ayant structuré cette réforme d'envergure, Ahmed Reda Chami a exhorté à accélérer la cadence afin de protéger les acquis et parachever les volets encore en suspens. Si la généralisation de la protection sociale représente une avancée indéniable sur la voie du renforcement de l'Etat social marocain, sa pérennisation et son équité demeurent tributaires d'un pilotage rigoureux, d'un assainissement des finances des régimes existants et d'une anticipation des mutations démographiques à long terme.