Croire que le sens de l'initiative se perd est une chimère. L'initiative, celle réputée privée en particulier, fait flores à chaque coin de rue. Elle a en effet pour caractéristique principale de faire souche là ou se couche l'autre type d'initiative celle dite publique. Que s'en vienne à lambiner la seconde et voilà la première qui prend ses quartiers. Des quartiers dans lesquels l'initiative privée a droit de cité, on en trouve dans presque toutes les villes avec cette réalisation de salut public qu'est le dos d'âne. Quel machiniste n'a eu maille à partir avec ces monticules qui barrent la route sans crier gare. Que d'amortisseurs ont été ankylosés à longévité après avoir rencontré inopinément un de ces dangereux obstacles. Encore que là, les choses ne sont pas homogènes. Car force est de constater qu'il y a un abîme entre les dos-d'âne dus à l'initiative publique et ceux qui sont le fait du privé. Les premiers sont conçus pour ménager les susceptibilités, les seconds se dressent contre les meilleures volontés. Différence d'approche polémique s'il en est, mais dont ne sont pas exempts, non plus, les dos d'âne administratifs. Selon qu'ils sont installés dans le centre de la ville ou à sa périphérie, ils ne présentent pas le même faciès. Mais là n'est pas le sujet, mais plutôt, l'important est de savoir pourquoi y a t-il des dos d'âne dans nos ruelles. La réponse est simple. C'est parce que les riverains craignent pour leurs enfants des excès de vitesse toujours préjudiciables dans des voies de circulation très passantes, mais néanmoins dépourvues de panneaux de signalisation. Ce disant, on convient que le dos d'âne est légitime, quand bien même il serait illégal. On est alors en terrain glissant à ce niveau : l'opposition entre légitimité et légalité divise le monde connu. Mais les dos d'âne auraient bon dos, s'ils ne se limitaient qu'à une simple ruade dans les brancards d'une action publique jugée insuffisante. Que l'action d'un individu- qui n'a pas qualité pour entreprendre dans un domaine donné - supplée celle de la communauté, pose un grave problème de société. Si en effet, chacun s'estime en droit d'arranger les choses à sa façon, on n'a pas fini de raccommoder le tissu social. L'exemple des jardins privés illustre ce cas. Convaincus que leur quartier est dépourvu d'espaces verts - ou qu'il en est insuffisamment doté - certains propriétaires d'appartements prennent prétexte de l'existence dans leur voisinage d'un terrain sans maître, pour l'aménager en jardin, après l'avoir enclos pour bien marquer leur droit de préemption. Résultat : des chemins d'accès fermés à la circulation et un fouillis de fourrés qui servent souvent à fourrer les ordures ménagères qu'on n'a pas pu fourguer aux éboueurs. Troisième exemple : celui des empiètements sur la voie publique. A la différence des deux autres, celui-là n'épargne personne en aucune partie de la ville Des cafés des quartiers chics qui prennent leurs aises sur les trottoirs aux légumiers des quartiers périphériques qui proposent leurs marchandises à même la chaussée, la pratique est partout perceptible. Elle ne laisse indifférent que ceux qui ont reçu autorité pour s'y opposer. Mais il est une initiative qui ne laisse pas d'intriguer, c'est celle étrennée par certains copropriétaires qui barrent la portion de trottoir continuant l'entrée de leur immeuble de manière à ne pas avoir les autres passants dans les jambes. Ce nouveau pas en direction d'une meilleure prise de l'initiative privée devrait alerter les services communaux. Des citoyens qui ne se privent pas d'empiéter sur l'action publique, c'est une commune qui ne cultive pas son jardin. D'un point strictement philosophique, ce n'est pas de bon conseil ; politiquement, ce n'est pas bon pour les conseils.