Les entreprises veulent que leurs avis soient mieux pris en compte dans les grandes décisions économiques. Le patron des patrons estime que le recrutement direct des diplômés chômeurs dans la fonction publique n'est pas une bonne solution. Il ya quelques semaines, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) s'était mise en évidence en proposant un Pacte national pour l'emploi qui tombe fort opportunément, au vu de la conjoncture actuelle et cela alors que le nombre d'emplois créés par an est tombé à 120 000 à peine. Dans l'entretien qui suit, Mohamed Horani, président de la CGEM, depuis juin 2009, estime que l'Etat doit accélérer le rythme des réformes pour créer une véritable dynamique de l'emploi, notamment à travers l'adoption de mesures en faveur des diplômés du supérieur mais également en poussant vers une industrialisation plus accrue du pays. Pour le patron des patrons, le partenariat public/privé est effectif mais il a besoin d'un coup de fouet dans le sens d'une plus grande concertation avec le secteur productif. Entretien. Comment jugez-vous la conjoncture économique actuelle ? Nous sommes sur une bonne tendance, et nous sommes plutôt sereins, malgré ce qui se passe dans notre région. Le dernier baromètre Ifop qui sonde le moral des patrons nous conforte dans notre appréciation. L'inquiétude des patrons se dissipe de plus en plus face à la crise économique. En effet, 60% des patrons se déclaraient inquiets en juin 2009, ils étaient 58% en mars 2010. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 38%, ce qui montre qu'il y a de l'optimisme. On voit se profiler la sortie de crise et on se remet au travail. Vous avez été récemment reçus par les membres du gouvernement (Finances, Emploi et Affaires générales). Qu'est-ce que vous vous êtes dit ? Nous étions partis pour recueillir une réponse aux 20 mesures que nous avons proposées pour relancer l'emploi des jeunes. La réponse du gouvernement est somme toute positive, car on s'est mis d'accord sur une approche commune pour l'implémentation de ces mesures et sur les priorités, sachant que d'autres partenaires sociaux, en l'occurrence les syndicats, sont concernés par ce Pacte. Quelles sont ces priorités ? Il y en a deux. La première est de rendre opérationnels les trois types de contrats insertion que nous avons proposés pour les jeunes titulaires de Bac + 2, Bac + 3 et les handicapés. Il faudrait que l'on tienne compte de ces derniers aussi. Une commission mixte a été formée, qui devait tenir une première réunion lundi 14 mars. Nous voulons que l'entreprise puisse jouer, en plus de son rôle d'employeur, un rôle de formateur pour réduire le gap qui existe entre les besoins du tissu économique et les profils mis sur le marché. Ce rôle doit être soutenu par l'Etat d'une manière ou d'une autre, mais pas forcément en agissant sur la fiscalité. La deuxième priorité est la relance de la formation en cours d'emploi, c'est-à-dire les fameux contrats spéciaux qui sont dans une situation de blocage depuis plusieurs années. Aujourd'hui, la taxe de formation professionnelle (TFP), qui est prélevée à hauteur de 1,6% sur la masse salariale, représente près de 1,2 milliard de DH par an. Les remboursements en 2008 dont ont bénéficié les entreprises ne dépassent pas les 15 MDH sur un potentiel de 300 MDH affectés à cette formation ou environ 30% du montant total. Si on pouvait disposer de la totalité du montant, on n'aurait aucun problème à financer cette formation continue et une partie pourrait même être affectée à l'insertion des jeunes. Est-ce que ce sont les entreprises qui n'ont pas assez recours à ce fonds ou rencontrent-elles des entraves quand elles le sollicitent ? Il y a les deux phénomènes. Il existe des entraves administratives, mais aussi beaucoup de retard au niveau du remboursement, ce qui a comme conséquence une perte de confiance des entreprises envers ce système, au point que certaines d'entre elles ont tout simplement abandonné la formation continue malgré l'impact que ça a sur la productivité. Et c'est dommage, car c'est aussi une question de droit des salariés que de bénéficier d'une formation continue. Solution ? Revoir tout le système. Nous nous sommes déjà mis d'accord, il y a un an déjà, sur une solution au sein du Conseil d'administration de l'OFPPT qui gère ce fonds et où les entreprises et les syndicats siègent aux côtés du gouvernement. Les trois composantes s'étaient mises d'accord sur de nouvelles procédures de gestion de ce fonds, un décret a été même préparé dans ce sens par les ministères de l'emploi et des finances, mais ce décret n'a pas été accepté par le SGG qui estimait qu'il fallait une modification de la loi et non un décret. On est aussi revenu ainsi à la case départ. Je ne sais pas si c'est à tort ou à raison, mais force est de constater qu'on a perdu un an, sur un sujet extrêmement urgent, car il a fallu environ 7 à 8 mois pour l'élaboration du décret. Aujourd'hui, c'est au gouvernement de trouver une solution rapide. Ça nous amène à parler de la CGEM en tant que force de proposition. Le patronat est-il écouté dans le cadre de ce partenariat public/privé ? Le partenariat public/ privé fonctionne, mais il est loin de fonctionner de manière optimale, car il y a beaucoup de choses à améliorer. Nous sommes consultés et écoutés, et j'en veux comme preuve que la réponse positive du gouvernement au sujet des 20 mesures pour relancer l'emploi. Nous sommes aussi généralement partie prenante dans les stratégies sectorielles, mais j'ajouterai, plus ou moins, car il y a parfois des réticences de la part du gouvernement : ou bien on n'est pas assez impliqué dans les processus d'élaboration ou bien on ne l'est pas assez et pas au bon moment. Si je dois formuler une demande dans ce sens, je dois dire que la CGEM devrait être consultée systématiquement sur les grands sujets, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, et nous voudrions également que notre contribution soit significative. Au sein de la confédération, on estime qu'on ne peut pas ne pas prendre en compte l'avis des entreprises en ce qui concerne les décisions économiques car ce sont elles qui doivent expliquer leurs attentes et les contraintes qu'elles rencontrent. Pour nous, il s'agit d'aller très vite alors que le gouvernement n'a pas toujours les mêmes priorités. Donc, il y a encore des efforts à faire pour améliorer ce partenariat, notamment en termes de cadence. Ceci dit, quand on reçoit nos collègues étrangers et qu'on leur explique notre mode de fonctionnement au Maroc, on se rend compte que nous sommes en avance par rapport à d'autres pays s'agissant de ce partenariat public/privé. On peut faire mieux, car il faut aussi reconnaître que le patronat n'est pas toujours efficace comme il devrait l'être et notamment dans certains secteurs. Que pensez-vous de la décision du gouvernement d'intégrer les diplômés chômeurs dans l'administration après plusieurs années d'attente ? Je répondrais de manière indirecte. A la CGEM, nous pensons que c'est l'entreprise qui crée des emplois et que c'est elle qui est capable de suivre la demande d'emploi dans notre pays. Déjà, le gouvernement doit faire face à la lourdeur de ses charges de fonctionnement. Je pense donc que ce n'est pas la meilleure solution. Ceci doit interpeller aussi bien le gouvernement que les diplômés, car à ce qu'il paraît, il y a des diplômés qui ne veulent travailler que dans le public. Notre position est que l'emploi ne se décrète pas et qu'il faut donc miser sur l'entreprise. Certains pensent également qu'il faut imposer des quotas aux entreprises. Ce n'est pas possible, ça ne marchera pas parce que l'entreprise ne peut recruter n'importe comment. L'entreprise n'embauche que si elle crée de la croissance, si elle a des marchés. Autrement, elle perd sa compétitivité avec le risque non seulement de ne plus pouvoir embaucher, mais de produire de nouveaux chômeurs. Et qui dit croissance, dit investissement et un bon climat des affaires. Par ailleurs, il faut savoir qu'il peut y avoir croissance sans création d'emplois. Et c'est ce qui se passe dans un certain nombre de pays dont le nôtre. Donc, il faut intégrer le paramètre emploi dans les choix stratégiques de notre pays en favorisant les secteurs qui en créent, qui privilégient l'investissement productif. Vous avez souvent dit qu'il faut un taux de croissance supérieur à 6% pour absorber le stock de chômeurs. C'est aussi mécanique que cela ? Non, ce n'est pas mécanique, mais il faut réaliser un tel taux de croissance, car nous estimons que les besoins pour les dix prochaines années consistent à créer au minimum 2,5 millions d'emplois. Pour y arriver, on a besoin de 6,5% de croissance en moyenne durant la même décennie, et on en est encore loin. Ce que nous proposons, c'est un modèle de croissance qui encourage de nouveaux secteurs dans le but de changer la répartition de notre PIB. L'économie reste sous industrialisée. Il faudrait donc augmenter la part de l'industrie et diminuer celle de l'agriculture qui dépend en grande partie de la pluie. D'autre part, il faut savoir que le modèle marocain est aujourd'hui tiré par la consommation interne et par l'investissement public, notamment dans les grands chantiers d'infrastructure, mais on a un gros problème de balance commerciale, car dans les pays où il y a une croissance pérenne, le taux de couverture des importations par les exportations, des biens et les services se situe autour de 90%, alors qu'il demeure très bas au Maroc. Puisque vous parlez de la consommation interne, que pensez-vous de la proposition de l'UMT d'avoir un Smig de 3 500 DH ? La CGEM ne peut pas ne pas avoir de réponse sur cette question ? L'UMT dit que le patronat met en avant le critère de la compétitivité pour refuser une augmentation du Smig. Elle a raison, et on avancera toujours cet argument, car comment voulez vous qu'une entreprise accepte qu'on touche à sa compétitivité tout en continuant de créer de l'emploi ? Ce que nous préconisons par rapport à cette problématique du Smig, c'est que l'employé profite au maximum de son salaire. Aujourd'hui quand on paye le Smig on paye également des charges sociales et on vient de parler de la taxe de formation professionnelle. Le problème que nous avons c'est celui du coût du travail qui reste élevé. On peut donc bien augmenter le Smig si la productivité du salarié moyen augmente. Il faut revoir tout le système et notamment l'organisation des entreprises pour encourager cette compétitivité qui reste notre principal problème. Enfin, il faut qu'on trouve le moyen de raisonner à travers les conventions collectives. Il y a des secteurs qui peuvent supporter un Smig à 3 500 DH et d'autres qui ne le peuvent pas. Appliquer par exemple un tel Smig dans le textile reviendrait à tuer les entreprises de ce secteur. Quelles sont les autres pistes d'amélioration ? Il y a deux choses qu'on doit changer dans notre culture, d'autant plus que tout le monde est d'accord pour accélérer le rythme. La première est que lorsqu'on veut s'attaquer à un problème, on vise d'emblée le risque zéro. Par exemple, quand on met en place un fonds d'aide pour les entreprises, le gouvernement prend toutes les précautions pour que l'argent du contribuable ne soit pas gaspillé. C'est compréhensible, mais ce faisant, on cherche à tout verrouiller, au point que ça devient compliqué, tellement compliqué que plus personne ne profite de ces subventions. Ce qu'il faudrait, c'est construire des procédés qui s'adressent à la majorité et faire confiance, puis renforcer le contrôle a posteriori et punir sévèrement ceux qui fraudent. Il faut instaurer un climat de confiance et lutter contre l'impunité car il y aura toujours des fraudeurs. La deuxième chose est qu'il faut intérioriser le principe du compromis. Quand le gouvernement, le patronat et les syndicats discutent, chacun souhaite avoir une solution idéale, ce qui fait qu'on n'avance pas. Exemple type : l'indemnité pour perte d'emploi dont on parle depuis 2004 n'a pas avancé faute de trouver un compromis même imparfait, mais qui peut changer dans le temps.