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Le manque à gagner de la faible intégration économique
Publié dans La Gazette du Maroc le 16 - 06 - 2003


Union du Maghreb Arabe
A l'ère de la mondialisation, alors que les autres regroupements régionaux approfondissent leur intégration, l'édification d'un espace économique maghrébin piétine. En témoignent le niveau dérisoire des échanges commerciaux intra-maghrébins et la faible attractivité des pays de la zone pour les investissements directs étrangers. Seule une volonté politique commune peut conduire à la concrétisation de ce projet d'envergure pour tirer le meilleur profit de la mondialisation et améliorer les conditions de vie des Maghrébins
Le faible degré de l'intégration maghrébine a un coût élevé pour les pays de l'Union, en termes de croissance économique et de développement durable. Telle est la conclusion majeure d'une étude de la Direction de la politique économique générale (DPEG), du ministère des Finances et de la privatisation. A l'ère de la mondialisation et de la globalisation des marchés, aucun pays ne peut plus espérer progresser rapidement s'il n'est pas intégré dans un espace économique viable en mesure d'affronter les défis occasionnés par les mutations en cours ou à venir de l'environnement international. Et cela est particulièrement plus vrai encore pour les pays maghrébins, relativement en retard par rapport à des pays similaires, et confrontés à des échéances cruciales pour leurs économies. Il s'agit notamment du démantèlement des tarifs douaniers imposés par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et les accords d'association avec l'UE (Maroc et Tunisie) et l'accord de libre échange en cours de finalisation avec les USA pour le Maroc, de l'élargissement de l'UE aux pays de l'Est, de la libéralisation du secteur textile avec le démantèlement de l'accord multi-fibres (AMF) en 2005… D'une façon générale, le défi consiste à réduire la vulnérabilité des pays de l'UMA aux chocs externes. Dans ce contexte, la non édification d'un espace économique maghrébin solide aura un coût insoutenable pour les économies de la région qui subiront de ce fait les méfaits de la mondialisation sans tirer profit de ses bienfaits.
Echanges commerciaux insignifiants
L'étude de la DPEG a dégagé trois caractéristiques fondamentales des échanges intra-maghrébins. Première caractéristique : ces échanges sont insuffisamment développés et demeurent encore insignifiants. Ainsi, l'évolution des échanges au sein du Maghreb a même enregistré un recul sensible durant la décennie 1990, alors que l'UMA a été créée le 17 février 1989 à Marrakech. Après avoir atteint 473 millions US$, en moyenne annuelle, entre 1990 et 1995, ces échanges ne représentaient, en moyenne annuelle, que 332 millions US$ entre 1996 et 2000. Au total, le commerce global intra-maghrébin ne dépassait pas en 2000 les 0,6 % des échanges de la zone. Par comparaison, le commerce intra-zone représentait 60,2 % des échanges de l'UE, 22,3 % de l'ASEAN (pays du Sud-Est asiatique), 19,9 % des pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) et 10,6 % des pays de l'Europe centrale et orientale (PECO). Les échanges au sein du Maghreb ne représentaient que 3,1 % de la valeur des exportations de l'Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Et en moyenne, les pays du Maghreb exportaient environ 68 fois plus vers l'UE que vers les autres pays de la zone. D'autre part, l'analyse détaillée du commerce intra-maghrébin montre l'existence de certains phénomènes peu encourageants, mais porteurs d'un potentiel de développement. Trois exemples suffisent pour illustrer cette situation "anormale". Ainsi, hors hydrocarbures, le montant des échanges de l'Algérie avec les pays maghrébins est pratiquement nul. Bien plus, l'essentiel des importations algériennes des articles de textile-habillement provient de la Turquie, de la Chine et de l'Espagne. La part de marché du Maroc et de la Tunisie est extrêmement faible et ne représente respectivement que 0,9 % et 0,8 % des importations algériennes, soit seulement 0,3 % du total des exportations marocaines de textile et 0,1 % de celles de la Tunisie. Enfin, alors que le Maroc dispose d'un avantage comparatif indéniable dans les produits de la mer, il est peu présent sur le marché tunisien qui continue de s'approvisionner quasi exclusivement auprès de l'Italie.
Deuxième caractéristique : les échanges commerciaux intra-maghrébins sont essentiellement unilatéraux. Cela signifie que les échanges portent principalement sur les biens que le pays importateur ne produit pas, ou dont la production est insuffisante pour répondre à la demande domestique ou encore qu'il existe une différenciation par la qualité. Par conséquent, les échanges intra-sectoriels au sein des pays du Maghreb sont relativement modestes. Cependant, il faut souligner le cas du Maroc et de la Tunisie qui ont développé dans une certaine mesure des échanges bilatéraux de produits de qualité similaire mais classés dans des catégories différentes. La prédominance des échanges unilatéraux reflète le caractère complémentaire des économies maghrébines et constitue un potentiel non négligeable de développement des échanges directs. A cet égard, l'Algérie représente un marché potentiel pour les produits agricoles et les industries de biens de consommation manufacturés. Troisième et dernière caractéristique : le potentiel des échanges entre les pays du Maghreb est freiné partiellement par le niveau insuffisant de développement de la zone et par le caractère similaire des économies de certains pays, notamment le Maroc et la Tunisie. Ainsi, sur le marché de l'UE le degré de similarité des exportations tunisiennes par rapport aux exportations marocaines est passé de 75 % entre 1990-1995 à 79 % durant la période 1996-2000. Cette situation résulte de l'orientation qui a privilégié les exportations vers l'UE, générant de ce fait une similitude du tissu productif de ces deux pays. Elle a en outre provoqué une vive concurrence entre eux sur le marché européen en jouant sur leurs avantages comparatifs réciproques. A cet égard, 68 % des exportations tunisiennes à destination de l'UE proviennent des industries où le Maroc détient également un avantage comparatif sur ce même marché. En revanche, par rapport aux ventes marocaines et tunisiennes dans l'UE, le degré de similitude des exportations algériennes demeure très faible. Mais, de multiples obstacles, outre l'adaptation insuffisante des structures exportatrices à la demande intra-régionale et la priorité accordée aux relations Nord-Sud, continuent toujours de freiner le processus d'intégration maghrébine. Il s'agit en particulier de l'absence de politiques économiques convergentes, de l'inadéquation des infrastructures de transport aux impératifs d'extension des échanges et des insuffisances du cadre institutionnel. L'élimination des ces obstacles nécessiterait, bien entendu, une volonté politique commune et ferme d'approfondir la coopération dans un contexte international où d'autres régions du monde se sont organisées ou sont en train de le faire pour tirer le meilleur profit de la mondialisation.
Le coût du "non-Maghreb"
Moyennant la levée des obstacles cités ci-dessus, l'étude de la DPEG a montré également que "l'approfondissement de l'intégration maghrébine serait de nature à dynamiser la croissance économique, à susciter une nouvelle dynamique des échanges et à accroître l'attractivité des la région pour les investissements directs étrangers ". En effet, un potentiel de développement du commerce intra-maghrébin existe comme le montre l'indicateur d'intensité bilatérale des échanges, qui permet de comparer le commerce entre deux pays à leurs parts respectives dans le commerce mondial. Selon la DPEG, cet indicateur se situe aux alentours de 0,50 pour les exportations du Maroc vers l'Algérie et la Tunisie, soit un niveau inférieur de moitié à ce qu'autoriserait la part de ces pays dans les échanges mondiaux.
Le relèvement de l'indicateur d'intensité bilatérale "à un niveau comparable à celui observé dans certains regroupements des pays du Sud, notamment le Mercosur, fait ressortir un gain d'échanges estimé, toutes choses égales par ailleurs, à presque 800 millions $ par an, hors hydrocarbures, et à 1,6 milliard de dollars si on prend en compte les importations des produits énergétiques en provenance de l'Algérie ".
Par ailleurs, si les pays du Maghreb parvenaient à "améliorer leur attractivité pour recevoir autant d'IDE que les pays émergents en pourcentage de la FBCF, le potentiel d'augmentation des flux d'investissements étrangers à destination du Maghreb serait, toutes choses égales par ailleurs, de 3 milliards de dollars". Au total, sous réserve que les potentiels du commerce intra-maghrébin et des flux des IDE atteignent des niveaux comparables à ceux enregistrés dans les divers regroupements des pays émergents ou en transition, la DPEG estime le gain annuel de la concrétisation de l'intégration maghrébine à au moins 4,6 milliards de dollars. A ce gain il faut ajouter que la réalisation de l'intégration maghrébine et la création d'un marché unique favoriseraient la naissance de nouvelles formes de spécialisation intra-régionale qui se traduiraient par une allocation optimale des ressources susceptible de déclencher le processus des rendements croissants et des économies d'échelle. Ce processus est de nature à améliorer la compétitivité de la zone lui assurant une meilleure insertion dans le commerce mondial et partant, lui permet de tirer le meilleur profit des bienfaits de mondialisation. Toutefois, comme le souligne la DPEG "la concrétisation de ce projet d'envergure nécessite de la part des pays membres de l'UMA une volonté de la coopération plus prononcée et un engagement ferme dans la voie de la modernisation et la libéralisation économique et financière". Mais, tout indique, en l'état actuel des relations inter-maghrébines, que la réalisation de ce projet commun au profit des populations de la région n'est pas près de voir le jour.


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