Ce mois de mars s'annonce très chargé et très délicat. Les résultats émanant des deux échéances cruciales, à savoir, la conférence internationale sur la sécurité de l'Irak et le Sommet des Etats arabes- devraient déterminer l'avenir de la région la plus riche et la plus explosive du monde. De nouveaux axes se mettent en place alors que d'anciennes alliances, datant de l'époque de la guerre froide, revoient le jour. Les yeux aussi bien des Occidentaux que des Arabes sont aujourd'hui braqués sur les résultats de la visite-éclair effectuée, samedi dernier, par le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, et sa rencontre avec le roi Abdallah ben Abdel Aziz. Les spéculations ont précédé l'arrivée du dirigeant iranien, et se poursuivent après sa fin. Surtout qu'elle est intervenue après des semaines de navettes diplomatiques menées par Riyad. Deux rounds de discussions entre les responsables saoudiens et le secrétaire du Haut conseil de la sécurité nationale iranienne, Ali Laridjani. Le déplacement du chef du conseil national de sécurité en Arabie Saoudite, le prince Bandar ben Sultan à Téhéran. Une semaine plus tard, le président égyptien, Hosni Moubarak se rend dans la capitale saoudienne pour rencontrer son Souverain. Visite suivie par celle du roi Abdallah II de Jordanie. La visite, il y a 48 heures, du président de la République islamique d'Iran arrive après l'accord de réconciliation inter-palestiniens à La Mecque. Elle précède la Conférence internationale sur l'Irak à laquelle Téhéran et Damas ont annoncé leur participation aux côtés des Etats-Unis qui avait donné leur feu vert, et aussi le Sommet arabe de Riyad. Dans ce contexte, les Saoudiens laissent entendre que l'Iran a compris finalement l'importance des concertations pour réaliser la stabilité dans la région, et par là, oublier l'idée de main mise ou de puissance régionale qui possédera le nucléaire et imposera ses conditions à ses voisins. La visite du responsable iranien pourrait, d'autre part, participer à l'apaisement de la tension communautaire existant entre chiites et sunnites, non seulement en Irak, mais presque dans la majorité des pays de la région. Ces mêmes Saoudiens estiment, par ailleurs, que l'accueil d'Ahmadinejad par le Roi Abdallah, consolidera la position du premier aussi bien sur le plan interne qu'externe. De toute manière, les Saoudiens n'offriront pas la carotte à leur invité avant de recevoir certaines garanties selon lesquelles il affirmera qu'il optera pour des politiques «responsables». De leur côté, les analystes politiques objectifs indiquent que l'ouverture de part et d'autre est due aux préoccupations communes. Téhéran et Riyad sont conscients que la région est confrontée, à l'heure actuelle, à des crises qui pourraient la faire sauter, et avec elles, leurs régimes. Quoi qu'il en soit, force est de reconnaître que l'Arabie Saoudite s'est transformée, depuis quelques mois, en un centre d'activité diplomatique. De ce fait, l'Iran est contraint à tenter de garder un canal ouvert avec elle, et, par là, d'essayer de l'utiliser aux niveaux, régional et international. Consciente de cette réalité, Riyad tentera d'investir ses cartes pour lever les derniers obstacles devant le Sommet arabe qu'elle abrite et qu'elle tient à réussir à tout prix. Dans ce cadre, on apprend d'une source libanaise proche de la Syrie, que l'Iran joue un rôle pour dissiper les nuages qui enveniment les relations entre Damas et l'Arabie Saoudite depuis l'assassinat de l'ancien Premier ministre feu Rafic Hariri. Téhéran qui œuvre pour arrondir les angles entre les deux pays arabes veut prouver qu'il est un grand joueur régional et que son mot est entendu par ses alliés, la Syrie en premier. Axes, alliances… et guerres Plusieurs responsables arabes affirment que l'Arabie Saoudite est dans cette confirmation en position de force, même si elle ne pose pas des conditions préalables à l'Iran. Ces derniers savent parfaitement qu'ils seront confrontés, tôt ou tard, à une grave crise à cause de leur programme nucléaire, et des tentatives américaines de les repousser en dehors de l'Irak. De ce fait, ils veulent ce rapprochement, plus particulièrement avec les dirigeants saoudiens, le Souverain en tête. Ils espèrent que cette ouverture envers Riyad, participera à la neutralisation des autres pays du Golfe. À cet égard, en dépit de cette analyse relativement positive, les Saoudiens laissent comprendre que la visite d'Ahmadinejad, est une initiative iranienne et qu'il ne s'agit pas d'une invitation saoudienne. Car le problème réside dans le président iranien lui même. Il n'a pas la confiance des dirigeants saoudiens. Pour prouver le contraire, les Iraniens tentent de proposer leur aide au Liban, tout en assurant qu'ils accepteront l'idée de négociations diplomatiques. Ce que les Saoudiens ne peuvent rejeter à la veille des deux échéances. En conséquence de ces faits, qui pourraient changer la donne, les cartes sont désormais brouillées plus que jamais. Les stratèges occidentaux qui s'occupent des dossiers du Moyen-Orient, attirent l'attention sur la gravité émanant de la naissance des nouveaux axes et des alliances que la fin de la guerre froide avait rayées. Notamment, après le démantèlement de l'ex-URSS et la disparition du bloc des Etats de l'Europe de l'Est. En effet, face à l'axe chiite conduit par l'Iran, baptisé le «croissant chiite», formé de l'Iran, l'Irak, la Syrie et le Liban, ces stratèges évoquent l'émergence de l'«axe sunnite». Il comprendra d'après eux, l'Egypte, l'Arabie Saoudite, la Jordanie, le Pakistan, la Malaisie, l'Indonésie et la Turquie. Les prémices de sa mise en place ont été élaborées lors de la récente réunion tenue à Islamabad au Pakistan. L'objectif de cette rencontre, qui a été d'ailleurs annoncé, porte sur l'«instauration de la paix en Irak et en Afghanistan». Si les deux premiers axes sont les plus clairs dans cette période, d'autres axes sont nés, il y a quelques mois, alors qu'il y en a encore d'autres qui se dessinent aujourd'hui. Dans ce contexte, l'axe des «Etats modérés et des jeunes démocraties», comprenant les forces régionales amis de Washington, telles que l'Arabie Saoudite, l'Egypte, la Jordanie et bien entendu, l'Irak et certains courants libanais auxquels s'ajoute l'autorité nationale de Mahmoud Abbas, représente l'une des principales nouvelles alliances annoncées sur la scène régionale. En dépit des contradictions, et de certains conflits, un axe «certain» rassemblant la Syrie, la Turquie et l'Iran est en train de naître pour contrecarrer le danger qui pourrait émaner d'un éventuel Etat Kurde au nord de l'Irak. Cet axe est conscient du soutien illimité d'Israël à cet Etat kurde, en dépit de l'alliance militaire stratégique entre Tel-Aviv et Ankara. Cette dernière voit dans ce mini-Etat kurde une menace à son intégrité territoriale. Parallèlement, l'Administration américaine s'est déjà alliée, tactiquement certes, à des forces présentes sur le terrain dans chaque pays de la région. L'exemple le plus étonnant est sa coopération avec les milices chiites liées au premier ministre irakien, Nouri al-Malik face aux forces sunnites qu'elle considère comme étant extrémistes. Dans ce même genre d'alliances, Washington soutient les «oppositions» syriennes sunnites telles que l'organisation des Frères musulmans. Ce, malgré sa déclaration de guerre contre l'extrémisme et le terrorisme. Entre temps, Washington poursuit son soutien à ces axes d'une manière explicite, comme c'est le cas avec les Etats modérés. Alors qu'elle encourage d'autres axes qui sont loin de la façade comme l'axe sunnite des sept pays cités afin de leur permettre d'encercler l'Iran dans la région et, d'endiguer ses poussées. De là, l'annonce de certains pays arabes comme l'Egypte et l'Arabie Saoudite de leur souhait de posséder l'énergie nucléaire à des fins civiles, constitue, à leur avis, un certain «équilibre de peur» avec l'Iran dans la région pour éviter une guerre directe. Pour preuve, Washington ne s'est jamais opposée aux intentions de ses alliés arabes. Ce qui laisse croire que cette option est coordonnée d'avance avec elle. De toute façon, il est maintenant clair que les Etats-Unis, notamment après leur enlisement fatal en Irak, ne mènera plus aucune guerre directe dans la région. Mais, toutes leurs prochaines confrontations militaires se feront par le biais des intermédiaires. Ce, à travers le soutien des axes ou des groupes armées. Conférence et Sommet L'administration américaine vient d'anticiper sur les résultats de la conférence internationale sur la sécurité de l'Irak qui se tiendra dans ce pays d'ici quelques jours. Dans ce contexte, le secrétaire d'Etat, Condoleeza Rice a indiqué au leader druze libanais, Walid Jamblat en visite, la semaine dernière, dans la capitale américaine, que son administration n'entamera, en aucun cas, des discussions parallèles ni avec l'Iran ni avec la Syrie. Ce qui incite les observateurs à se demander comment la stabilité pourrait retourner en Irak sans qu'il y ait un compromis entre les USA et ces deux grands joueurs régionaux ? L'acception par Washington de la participation de ces deux pays est à plusieurs raisons. D'abord, celle émanant des pressions des chiites au pouvoir en Irak qui ne cessent de conseiller les Américains de discuter avec Téhéran et Damas afin d'atténuer la tension en Irak, et freiner l'envolée vers la guerre civile généralisée. Autre raison, la crainte que l'Iran accorde l'aide logistique aussi bien aux Talibans en Afghanistan et faciliter l'entrée des combattants d'Al-Qaïda en Irak en coordination avec la Syrie. Si la conférence sur Bagdad n'aboutit pas à trouver un terrain d'entente, même relatif entre ces ennemis, cela dit que le Sommet arabe de Riyad serait un fiasco. L'Arabie Saoudite fera tout pour l'empêcher. Les dirigeants saoudiens qui avaient parrainé l'accord de La Mecque entre palestiniens contre la volonté de Washington et de la Jordanie, pourraient créer les surprises s'ils se mettent d'accord avec les Iraniens et les Syriens sur l'Irak et le Liban. Et, par là, réussiront à sauver leur Sommet. Tous les indices montrent qu'ils sont prêts à mettre le paquet aussi bien politique qu'économique.