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Najat Vallaud Belkacem : « Le rapport PISA n'est pas l'alpha et l'oméga »
Publié dans EcoActu le 13 - 12 - 2019

Dans un monde où les disparités sociales et spatiales sont trop criardes, l'éducation cristallise souvent les débats les plus chauds. Au Maroc et malgré les différentes réformes, l'éducation est le caillou dans la chaussure. Le dernier rapport PISA a encore attisé les commentaires les plus virulents. Interviewée en marge de la 8ème édition de Atlantic Dialogues, Najat Vallaud Belkacem, Directrice général de IPSOS et ancienne ministre de l'Education, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche en France dévoile les défis de l'éducation à l'aune de l'intelligence artificielle.
EcoActu.ma : C'est votre première participation à Atlantic Dialogues et vous prenez part à un grand débat sur l'éducation. Quelle appréciation en faites-vous ?
Najat Vallaud Belkacem : Effectivement, nous étions plusieurs anciens ministres de l'éducation de différents pays autour de cette table et nous avons confronté nos expériences et tout ce qui nous semble être les apprentissages pour le monde de demain. Bien entendu, tous les pays ne sont pas au même niveau d'interrogation. Il y avait à titre d'exemple l'ex-ministre du Nigeria dont le pays souffre du problème de l'accès à l'école pour tous les élèves. Mais il y a aussi la question contenu pédagogique dans les écoles et la façon dont on se prépare au monde qui nous attend. Un monde où l'intelligence artificielle prend une place de plus en plus prépondérante, et où les métiers seront de plus en plus automatisés… Il faut qu'on veille à transmettre à nos élèves une capacité à développer tout au long de la vie pour s'adapter au changement, un esprit critique qui puisse les prémunir dans nombre de situations qui peuvent être liées à ces intelligences artificielles, à ces algorithmes, à ces fake news…
Donc l'enjeu est d'avoir des pays qui sauront préparer les profils pour les métiers qui les attendent et aussi avoir des métiers à même de préparer les citoyens à l'esprit éclairé pour bien vivre leur vie et ne pas se laisser manipulés.
Pensez-vous que les pays africains notamment le Maroc, doivent-ils encore suivre le modèle de l'éducation français ou plutôt migrer vers le système anglophone ?
Vous savez l'éducation a une dimension internationale d'où l'enjeu de confronter les expériences et tirer le meilleur parti de tous les systèmes. Il y a aussi une dimension locale qu'il faut prendre en considération en titrant profit de sa richesse locale. Dans un pays comme le Maroc, il y a certes une dimension francophone reliée à la France dans son enseignement mais il est intéressant de s'ouvrir sur le modèle anglo-saxon. Sans omettre la nécessité de s'interroger sur les valeurs et sur ce que nous voulons transmettre comme identité à nos enfants. C'est tout important d'apprendre à ses élèves d'exercer un métier que de leur apprendre à être responsable d'une famille, à s'inscrire dans un système local.
Aujourd'hui le Maroc compte revoir son modèle de développement et dans lequel l'éducation occupe une place prépondérante. En tant qu'ex-ministre de l'éducation, que recommandez-vous ?
Je pense que tous les pays gagneront à fournir à leurs jeunes générations la dimension formation professionnelle c'est-à-dire la capacité d'exercer un métier dès que possible et ne pas être uniquement dans la théorie. Mais cela n'empêche que la théorie ait tout son sens parce qu'elle permet de s'adapter au changement. Dans la vie, il n'y a pas que les sciences dures mais également les sciences humaines et sociales. Autrement dit, il faut apprend l'éthique, l'esprit critique, la philosophie... Parce que si on se projette dans ce monde de machines qui sont capables de faire toutes les tâches répétitives que les humains faisaient, de quoi aurons-nous besoin pour que ces machines, qui ne sont après tout que des algorithmes, ne nous conduisent pas droit dans le mur ? Nous avons besoin de l'humain qui se pose les bonnes questions et est capable d'interagir avec les autres humains et éviter les erreurs de perception…
Le Maroc occupe les derniers rangs dans le classement PISA. Quels sont les enseignements à tirer de ce rapport pour les politiques économiques et jusqu'à quel degré faut-il se fier à ce rapport sachant que vous avez pointé du doigt sa pertinence ?
Je trouve que c'est important d'avoir un classement qui nous permet de nous comparer. En tant qu'ancienne ministre de l'éducation française, je sais qu'il y a une espèce de tentation de ne regarder que ce qui se passe dans son pays, d'avoir des débats fermés. Le classement PISA permet chaque fois qu'il est publié de se comparer, de prendre du recul et de faire un diagnostic plus large. Mais encore faut-il ne pas en faire l'alpha et l'oméga. Le rapport PISA tel qu'il se présente aujourd'hui porte sur les compétences de compréhension de l'écrit, sur la compétence mathématique et scientifique. On évalue également dans ce rapport la façon dont les inégalités sociales ou de genre portent préjudice à la réussite scolaire. Ce qui est important à savoir. Mais il néglige un aspect aussi important à savoir ce qu'un pays veut faire de sa jeune génération. Autrement dit, les questions de l'éthique, de la critique, de la philosophie ne sont pas posées dans ce rapport.
Je pense qu'il faut garder ce rapport mais tout en ayant les idées claires sur ce qu'on veut faire d'un pays avec quelle identité, quelle valeur et quelle culture.
Le rapport PISA n'est pas exclusif. D'autres rapports classent le Maroc en matière d'éducation dans de mauvais rangs. Pourquoi ça flanche autant ?
Je pense que le Maroc souffre d'un sérieux problème de scolarisation de tous ses enfants notamment celle des filles. Il s'agit de la première priorité.
La deuxième priorité réside dans la qualité pédagogique de ce que l'on offre, à savoir la formation des enseignants. Il y a ce que l'on appelle l'effet maître parce qu'il ne suffit pas de mettre les enfants dans une classe pour que tout marche bien, mais il faut l'interaction avec l'enseignant. Pour que cette interaction réussisse, il faut avoir des professeurs formés tout au long de la vie parce que la façon avec laquelle on éduque un élève change en continu selon les circonstances, la globalisation, les conversions dans les canaux d'information.
Vous insistez sur la mixité de la scolarisation entre les élèves pauvres et les plus nantis. A cet égard privilégiez-vous l'enseignement public ou privé ?
J'ai tendance à considérer que l'éducation est un bien public et qu'elle doit être prise en charge par la puissance publique. L'idéal serait qu'une puissance publique investisse dans l'éducation et qu'elle veille à ce qu'elle soit de qualité. Toutefois quand le privé se développe, il faut faire en sorte qu'il prend en charge les enfants pauvres par le biais d'un système de bourse. Parce qu'au fond, c'est cette mixité qui fait progresser les élèves. Les maîtres sont importants mais les pairs le sont aussi. Quand vous avez des enfants pauvres dont les parents sont en chômage entourés d'autres enfants relevant de la même situation, ils ne peuvent jamais aspirer à être médecins, ingénieurs ou avocats un jour.


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