Les débuts de la présidence de Donald Trump n'auraient pu être plus polémiques ni plus inquiétants. La salve de mesures adoptées au cours des premières semaines de son mandat risque d'entraîner des conséquences graves, durables, voire irréversibles, pour la liberté, la stabilité économique, le libre-échange, la paix, la sécurité et l'équilibre géopolitique. Pour mieux saisir l'ampleur de son impact et de son héritage, il est terrifiant de constater que Trump 2.0 emprunte la voie désastreuse et dramatique de deux présidents, James Buchanan (1857-1860) et Herbert Hoover (1929-1933), dont les legs tragiques et calamiteux ont été répudiés par l'Histoire, qui les a relégués au rang peu enviable de figures emblématiques de sa décharge. Ces deux-là s'opposent radicalement à Dwight Eisenhower et Ronald Reagan, champions incontestés de la liberté, du libre-échange et d'un leadership ferme à la tête du monde libre. Le premier, véritable architecte du lien transatlantique, père de l'OTAN et bouclier de l'Europe. Le second, défenseur acharné des valeurs communes à toutes les démocraties libérales, héraut brillant de l'alliance avec l'Europe et combattant infatigable pour la liberté des peuples de l'Est de notre continent, alors écrasés sous le joug brutal, implacable et meurtrier du bloc soviéto-communiste et de son maître impitoyable, l'URSS. James Buchanan : l'ombre dramatique de la division dévastatrice de la guerre de Sécession Buchanan, quinzième président des Etats-Unis, reste dans les mémoires pour son incapacité à empêcher la guerre civile, ce conflit qui déchira le pays dans une haine fratricide dont les cicatrices, plus d'un siècle plus tard, ne se sont jamais totalement refermées. Son administration fut marquée par une polarisation politique extrême et un cabinet soumis, incapable de contredire le président ou de l'alerter sur les conséquences irréparables de ses choix. La lâcheté et la servilité face à un pouvoir qui exige la fidélité au détriment de la loyauté envers la nation, et qui impose la soumission à l'autorité, mènent droit au désastre. Et ce fut le cas. Les parallèles avec l'administration Trump sont frappants. L'ancien président a cette fâcheuse tendance à s'entourer de secrétaires et de conseillers d'une fidélité aveugle, incapables de remettre en question leur chef ou de le mettre en garde contre les risques de ses décisions aberrantes. Le problème tient aussi à leur nomination : tous partagent une vision – j'ai failli écrire «cosmovision», ce qui aurait gravement galvaudé le terme – identique à celle du patron. Sans jamais questionner l'origine, le fondement (si tant est qu'on puisse parler de fondement), les causes ou les conséquences des ordres présidentiels, ils imitent, pour la plupart, son style de leadership polémique et clivant. La polarisation politique, amplifiée par les réseaux sociaux et les médias, est une marque distinctive de l'ère Trump, rappelant l'atmosphère de tension qui précéda la guerre civile. Comme l'a écrit l'historien David Blight, «l'incapacité de Buchanan à unifier le pays nous rappelle ce qui peut arriver lorsque le leadership se mue en jeu de pouvoir plutôt qu'en quête d'unité.» Herbert Hoover : la tempête parfaite des politiques protectionnistes Hoover, trente-et-unième président, est célèbre pour avoir précipité la Grande Dépression. Ses politiques économiques, notamment la loi tarifaire Smoot-Hawley, qui imposa des droits de douane protectionnistes généralisés et indiscriminés, transformèrent une récession en une dépression fatidique. Les guerres commerciales lancées par Trump, avec des tarifs imposés au Canada et au Mexique – ses principaux partenaires commerciaux –, à l'Europe, club des démocraties libérales le plus puissant et premier marché mondial de consommateurs, relèvent d'une aberration économique, politique et historique impossible à justifier, ou même à expliquer. Les droits de douane contre la Chine et d'autres pays vont renchérir le coût de la vie et déclencher une spirale inflationniste dangereuse et difficile à juguler. Tout cela évoque irrésistiblement les politiques protectionnistes de Hoover, et nous glace le sang quand on pense à leurs résultats. Certes, les contextes économiques diffèrent, mais le risque de provoquer une guerre tarifaire et ses conséquences économiques dévastatrices reste étrangement similaire. Dwight Eisenhower : le premier républicain internationaliste et son précieux héritage Eisenhower, trente-quatrième président des Etats-Unis, fut un ardent défenseur de l'internationalisme et de la coopération multilatérale, remparts les plus efficaces pour protéger les démocraties de la tyrannie communiste et de son rejeton, le régime soviétique brutal. Son leadership pendant la Guerre froide se distingua par la construction d'alliances solides, comme l'OTAN, dont il fut le principal architecte, et par la promotion du libre-échange, pilier essentiel de la prospérité et de la liberté. L'approche isolationniste de Trump contraste violemment avec l'internationalisme d'Eisenhower, qui déclara : «La paix ne peut être maintenue par la force ; elle ne peut être atteinte que par la compréhension.» Loin du «bien-pensant» faussement pacifiste de tant de leaders du XXIe siècle, cette affirmation jaillit du cœur d'un homme qui, mieux que quiconque, connaissait les conséquences dévastatrices de la guerre. Il cherchait à l'éviter sans jamais renoncer à défendre la liberté, sans capituler, et en misant sur une dissuasion crédible et efficace, fondée sur une force prudente et sereine. Ronald Reagan : le héraut de la liberté et du libre marché Reagan, quarantième président, fut un fervent apôtre du libre marché et de la globalisation naissante. Ses discours radiophoniques de mars et novembre 1988, véritables joyaux du libéralisme politique et économique, soulignaient l'importance du libre-échange pour la liberté et la prospérité. Là où Reagan prônait l'ouverture économique et la réduction des barrières commerciales, Trump a opté pour un protectionnisme rigoureux aux conséquences économiques désastreuses pour tous. Reagan affirmait : «Le libre-échange est une voie vers la paix et la prospérité» et «les barrières tarifaires sont la négation même des principes fondateurs des Etats-Unis.» La comparaison entre Buchanan et Hoover, dont Trump semble suivre les traces, et Eisenhower et Reagan, révèle à quel point cette administration américaine est aux antipodes de ceux qui furent les champions de la liberté et du libre-échange, moteur inégalé de la prospérité et du progrès pour l'humanité. *Diplomate et a été ambassadeur d'Espagne en Inde (2012-2016).