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Salé des Morisques, Salé de 1830 à 1930 et Salé des baigneurs d'aujourd'hui
Publié dans Le Soir Echos le 13 - 09 - 2011

On pourrait certes, se passer de tout prétexte pour avoir envie de relire l'ouvrage de Kenneth L. Brown Les gens de Salé, sous-titre Les Slawis: traditions et changements de 1830 à 1930 paru aux éditions Eddif en 2001 dans une traduction de l'anglais par Fernand Podevin, revue par Zakya Daoud. Voilà un ouvrage précieux, sérieux et passionnant, qu'il serait bon de rééditer. Ce qui m'a donné envie d'en reprendre la fréquentation, c'est un chapitre du livre récemment paru aux éditions Somogy Le Maroc et l'Europe six siècles dans le regard de l'autre, ouvrage collectif sous la direction de Paul Dahan et de Sylvie Lavsberg qui accompagne une remarquable exposition accueillie dans les salons de l'Hôtel de ville de Paris après avoir été montrée à Bruxelles (du 13 octobre au 14 novembre 2010) et à Rabat (du 24 novembre au 31 décembre 2010).
Dans le catalogue Salé apparaît sous la plume de Herman Obdjein racontant Corsaires et captifs. L'autre, un adversaire à maîtriser. Obdjein, fournit de passionnants détails sur les premiers contacts entre Les Pays-Bas et le Maroc au début du XVIIe siècle, un traité signé en décembre 1610 devenant le premier accord officiel jamais conclu entre un pays européen et le Maroc, un marchand juif de Tétouan, Samuel Pallache ayant obtenu du sultan d'être nommé comme envoyé diplomatique marocain vers les Provinces Unies ainsi que s'appelaient alors les Pays-Bas.
Mais Salé ? Obdjein raconte: «Dans les vingt premières années du XVIIe siècle, les flibustiers européens allaient recevoir un renfort inattendu. En 1609 et les années suivantes, les derniers Morisques, descendants de musulmans convertis au christianisme, sont expulsés d'Espagne par l'Inquisition. Un groupe originaire de la ville d'Hornacho, dans la région méridionale d'Estramadure, se fixe à l'embouchure du Bou-Regreg, à Rabat et à Salé.» Une lecture s'impose à l'évidence à propos des Morisques, c'est le bien nommé roman de Hassan Aourid Le Morisque paru à Rabat aux éditions Bouregreg. Dans son avant-propos, Aourid atteste d'emblée qu'il y eut «un Morisque du nom d'Ahmed Chihab Eddine (…) qui nous a laissé un témoignage sur les péripéties de sa vie en Espagne du temps de l'Inquisition. Il enchaîna, dans son récit, écrit en arabe sous le titre Le Champion de la Religion à l'encontre des Mécréants, son voyage en France et en Hollande, son pèlerinage à la Mecque, et puis sa retraite en Tunisie.» De Chihab Eddine, le personnage historique, Aourid a fait le héros d'un récit romancé mais s'est appuyé sur l'œuvre de Rodrigo de Zayas Les Morisques et le racisme d'Etat.
Aux contributions à l'ouvrage désormais incontournable qu'est Le Maroc et l'Europe, six siècles dans le regard de l'autre, pour remarquables qu'elles soient le plus souvent, il manque celle qu'aurait pu apporter Aourid, car au stimulant chapitre signé par Herman Obdjein De la bataille des Trois Rois à l'avènement des Alaocutes, tel chapitre Morisque offre un contrepoint d'une heureuse vivacité.
Certains passages du roman de Hassan Aourid ne sont pas sans consonner avec des situations et des débats qui nous sont contemporains, qu'il s'agisse de l'amazighité ou des liens entre Marocains et Européen (n) es. Voici Chihab face à Eugénie : «Vous pouvez prendre plus d'une femme dans votre religion, n'est-ce pas?»
«O mon Dieu, comment donc prendre Eugénie comme épouse ? M'établir dans le pays des Francs ? Cela ne saurait se faire : à chaque fois m'expliquer pour ce que je fais ou ne fais pas, abandonner mes enfants. Non ! M'accompagner au Maroc ? Cela est de l'ordre de l'impossible, car il ne s'agit pas seulement d'emmener Eugénie, mais de transposer tout le contexte social et culturel, et il n'est pas transposable. Ni les champs, ni le château, ni les vaches, ni nos discussions, ni nos émerveillements devant la nature, ne sont transposables. Eugénie n'existe pas pour elle-même, elle existe par ce qu'elle incarne, par son monde et sa vision, et cela ne peut être transposé au pays des Maures.» Foin de polygamie, c'est à une forme de polyphonie mentale à laquelle parvient à nous inviter la lecture du Morisque, un roman où la relation du Maroc à l'Europe est envisagée avec un vrai brio de conteur. Les contacts entre Salé et la République des Provinces-Unies sont détaillés par Obdjein de façon fascinante et les habitués des coffee-shops d'Amsterdam qui savourent leur joint tout à fait légalement n'imaginent pas que «loin d'être réservée aux «barbares» d'Afrique du Nord, la guerre de course était considérée dans toute l'Europe comme une occupation très lucrative. La république des Provinces-Unies des Pays-Bas ne demeure pas en reste, comme cela ressort d'une communication des édiles d'Amsterdam qui estiment, en 1607, que l'activité des corsaires est la principale ressource de la ville», nous apprend l'historien.
Pour le reste, on est presque enivré par la somme de détails et d'analyses que prodigue la lecture Maroc et l'Europe–Six siècle dans le regard de l'autre. Ce qui n'est une raison pour se priver des Gens de Salé de Kenneth L. Brown, cet historien anthropologue qui dirige aujourd'hui la revue Méditerranéenne à Paris et a vécu et travaillé, le plus souvent à Salé entre décembre 1965 et septembre 1997. Si Salé eut ses corsaires, elle a aujourd'hui ses baigneurs et, dans sa préface, Brown évoquait «ce citadin, qui a traversé le siècle et connu personnellement la plupart des Slawis (et qui) ne reconnaissait au spectacle de la montée massive des baigneurs, de la plage vers la ville, aucun visage familier.» Comme on aimerait rencontrer, dans la même journée, un autre plongé dans les lectures de Gens de Salé et un troisième se passionnant à juste titre pour Le Maroc et l'Europe six siècles dans le regard de l'autre. Alors, bon bain… de lecture ! Et si vous êtes locataires, ne vous répétez pas trop mélancoliquement le proverbe slawi : «Une pierre dans un mur est préférable à un rubis au bout d'une ficelle.»


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