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Le soufisme à la croisée des chemins
Publié dans La Gazette du Maroc le 24 - 02 - 2003

L'opinion publique a longtemps focalisé l'attention sur les mouvements islamistes politisés. Or, il se trouve que dans la panoplie de l'islamisme actif, il y a des associations à grand rayonnement intellectuel et éducatif qui écartent de leur vision toute référence à l'action politique.
Il y a un seul Islam, mais plusieurs interprétations. Cette multiplication des interprétations nous met devant la problématique de l'instrumentalisation de la religion. En général, si l'effort est concentré sur les mouvements islamistes politisés qui sont dotés d'un projet bien défini consistant à la reconstruction de l'Etat islamique, l'application de la Chariâa, on oublie souvent de mentionner le rôle joué par d'autres acteurs religieux qui ne partagent pas la même vision tels le mouvement salafiste et le mouvement soufi. Or, le critère de distinction requis est bien souvent puisé dans l'orientation politique de tel ou tel mouvement. Ainsi, le mouvement soufi est présenté souvent comme étant apolitique puisque ne s'intéressant qu'à l'encadrement spirituel. Il est, toutefois, vrai que cette approche s'applique à quelques composantes soufies mais pas à toutes. Historiquement, le Soufisme au Maroc a joué plusieurs rôles politiques majeurs non pas en combattant l'expansionnisme européen, mais en propulsant au pouvoir des dynasties. Certains disaient même que derrière toute Zaouia, il y a un prétendant au Trône. Mais, après l'indépendance, les conditions nouvelles du Maroc ont confiné le mouvement soufi dans son rôle purement éducatif. Cependant, cette situation n'a pas empêché certaines composantes à s'intéresser à la vie publique. Ainsi, la Tariqa (confrérie) Kettania n'hésite pas à se prononcer sur des sujets politiques que ce soit intérieurs ou extérieurs. Il en est de même pour la Zaouia Rissounia qui a multiplié les contacts avec feu Hassan II et actuellement avec S.M. Mohammed VI, auxquels elle expose ses points de vue au sujet des réformes que nécessite la vie publique. Ces mouvements ont de tout temps refusé à leurs adeptes de se présenter aux élections, à l'instar des autres composantes du mouvement soufi tels la Tariqa Boutchichiya et Attabligh Wa Addaâwa.Mais il est légitime de s'interroger sur la finalité de l'encadrement de ces mouvements soufis, surtout lorsque l'on sait qu'à l'issue de leur formation, plusieurs adeptes rejoignent les rangs de l'islamisme politique. Tel était le cas d'ailleurs du Cheikh Abdeslam Yassine, leader de Jamaât Al Adl Wal Ihsane.
Attabligh Wa Addaâwa
L'association Attabligh wa Addaâwa se présente comme l'exemple même des associations religieuses dont l'action se limite exhorter les gens à appliquer la morale islamique sans pour autant l'élargir au champ politique. Cette association a été créée en Inde par le Cheikh Mohamed Ilias Al Kand Haloui (1303 – 1364 H). Elle a été dirigée ensuite par son fils Mohamed Youssef qui décéda en 1965 et par Inaâm Al Hassan. C'est donc à partir de Delhi que cette association gère le processus de la daâwa à travers le monde. Elle a, à cet effet, des sections dans de nombreux pays dont le Pakistan, le Bangladesh, la Syrie, le Liban, l'Irak, la Jordanie, la Palestine, l'Egypte, le Soudan, l'Arabie Saoudite et d'autres pays européens, africains et américains. La section marocaine de cette association a été créée en 1964 sous l'égide du Cheikh Mohamed El Hamdaoui. Ce natif de Boulemane, en 1935, a fait ses études à la Karaouiyine et travailla dans le secteur de l'enseignement avant d'adhérer à l'association notamment après sa rencontre avec Mohamed Youssef en 1962. El Hamdaoui est resté donc à la tête de la section marocaine de 1964 jusqu'à sa mort en 1987. Et depuis cette date, c'est le Cheikh Bachir Tounsi qui préside la section. Ainsi, l'association Attabligh wa Addaâwa poursuit son action dans le cadre du soufisme, c'est-à-dire une action de rapprochement avec Dieu dans le cadre de l'obligation du respect de la tradition. Cette action s'articule autour de six principes obligatoires élaborés par le Cheikh Ilias. Or, tout écart à ces principes est considéré comme un point de rupture avec l'association. Il s'agit de prêcher la bonne parole notamment La Ilah Illa Allah Mohammed Rassoul Allah ( Il n'y a qu'un seul Dieu et Mohammed est son prophète), faire la prière, apprendre et réciter le Coran, soutenir tout Musulman, être fidèle et s'isoler pour Dieu.
A travers ces six principes, les membres de l'association encadrent la vie spirituelle des adhérents. Cet encadrement nécessite de s'éloigner de toute activité politique qui est un champ interdit par l'association selon le slogan “Tark Ma la Yaâni” (abandonner ce qui est insignifiant). Ce slogan s'applique à trois situations : les tares de la nation, les divergences entre les érudits de l'Islam (les Oulémas), les conditions des peuples. Donc, l'association Atttabligh wa Addaâwa bannit toute action politique et par conséquent ses objectifs rejoignent la stratégie des gouvernants qui tendent à écarter tout acteur politique du champ politique.
La purification par le Coran ou la Tariqa Boutchichiya
La Tariqa Boutchichiya trouve ses origines dans les préceptes soufis des Kadiriyines et ses dirigeants sont issus de la famille du Cheikh Abdelkader El Jilani. Cette association a commencé à susciter l'intérêt notamment grâce à l'action entreprise par Cheikh Mokhtar Ben Hadj Mohyi Edine qui a combattu les Français lors de l'occupation en 1907 de la ville d'Oujda. Ainsi, le Sultan Moulay Hassan 1er le consultait à propos de toutes les questions relatives à la situation dans la région et lui confia la mission d'arbitrer tous les litiges qui surviennent entre les individus ou les tribus. Il reçut de Moulay Hafid un dahir de respect et de considération en compensation de sa fidélité au Trône puisqu'il avait refusé de soutenir la rébellion de Bouhmara.
D'ailleurs, ce dernier n'hésita point à mettre le feu et à saccager le siège de la Tariqa Boutchichiya en représailles. Mohyi Edine devait être arrêté par les Français et incarcéré pendant six mois. A sa mort en 1914, c'est Boumediene Ben Lemnaouar Kadiri Boutchichi qui devait présider la Tariqa. Ce natif de 1877 a commencé à instituer les fondements référentiels soufis de la Tariqa. Ainsi, il diversifia les références soufies en puisant dans la Kadiriya, la Jazoulia, la Derkaouiya et la Tijania. Il imposa des règles strictes aux adhérents, notamment l'interdiction de raser les barbes et de mettre des chaussures. Il a également renouvelé le concept de la Khilafa soufie qui ne se limitait plus à ses enfants mais s'élargissait à toute personne selon le critère du mérite. Le Cheikh Boumediene mourût en 1955. Mais avant sa mort, il désigna comme successeur Cheikh Abbas Ben Mokhtar Kadiri Boutchichi qui ne commença réellement son règne qu'en 1960. Ce dernier était, à l'opposé de Cheikh Boumediene, plus conciliant vis-à-vis des nouveaux adhérents. En effet, et depuis qu'il avait lui-même adhéré en 1942, il avait insisté sur l'allègement des procédures notamment en interpellant Cheikh Boumediene en ces termes : “Cher monsieur ( Ya Saydi) laisse-les venir vers nous comme ils l'entendent. Nous nous chargerons de les transformer comme nous l'entendrons”. C'est, en fait, cette orientation qui a été suivie durant son règne et c'est ce qui explique le nombre croissant d'adeptes qui ont adhéré à la Tariqa. Ainsi, entre 1960 et 1972, la Tariqa s'est sensiblement renforcée. Mais il faut dire que tout le mérite revenait à son fils Hamza qui en était depuis 1960 le vrai guide spirituel. Donc, pendant cette période, la Tariqa a pu drainer un grand nombre de représentants de l'élite comme les ingénieurs, les médecins, les professeurs universitaires ou les avocats. Et il y a eu également un changement notable dans les procédés d'action, puisque le caractère pédagogique devait prendre le dessus sur le caractère traditionnel de l'imploration. Ainsi, la Tariqa vise à purifier les âmes à travers le Dikr (l'invocation de Dieu). C'est pour cela que chaque Cheikh de la Tariqa se distinguait par la nature de ses invocations individuelles ou collectives. Par exemple, le Cheikh Boumediene Ben Lemnaouar était connu pour sa Hadra (assemblée ) qui se déroulait comme suit :
• Lecture de la Fatiha 100 fois
• Ma toukadimou li anfousikoum min Khair Tajidouhou Inda Allah… ( Le bien que vous faites vous sera rendu par Dieu).
• Astaghfirou Allah Al Adim 100 fois (implorer le pardon)
• Ya Latif 100 fois ( implorer la paix)
• La Ilah Illa Allah 165 fois ( unicité de Dieu)
• Houa Houa 100 fois ( Evoquer Dieu)
• Houa Hak 100 fois ( Dieu est Justice)
• Houa Hay 199 fois ( Dieu est vivant)
• Hasbouna Allah Wa niïma Al Wakil 100 fois ( Dieu nous suffit et éloge à lui)
• Allah Yastafi mina Al Malâikati Roussoulan wa mina Annas ( Dieu choisit ses prophètes parmi les anges et les hommes).
Pendant le règne de Cheikh Abbas, et outre les invocations individuelles appelées Wird et les invocations collectives appelées Wadhifa ( fonction), le système de formation de la Tariqa était bien défini. A ce propos, Cheikh Hamza disait : “Il faut faire un contrôle continu pour les débutants afin qu'ils soient actifs au sein de la Tariqa”.
Cet encadrement spirituel a été par la suite renforcé grâce à la création d'une université soufie annuelle qui se tient au mois d'août. Cette université dispense une formation spéciale tout au long du mois. Le programme débute pendant la prière d'Al Icha. Entre l'appel et la prière, une demi-heure est consacrée à l'invocation de Dieu ( Allah…Allah). La séance de nuit comprend également la psalmodie du Coran, la lecture du précis d'Ibn Achir, l'explication de ce texte par deux Oulémas de Dar Al Hadith Al Hassania et de la Karaouiyine, une leçon de comportement soufi, l'invocation de Dieu pendant une heure, la lecture de Al Barda de Boussairi. Ensuite, les “étudiants” dorment de 1 heure à trois heures du matin et se préparent pour la prière d'Assobh selon le rituel préétabli par la Tarika notamment les invocations collectives appelées Wadifa (fonction). Et ainsi tout au long de la journée, “les étudiants” poursuivent leur programme entrecoupé de prières.
Il faut dire que la Tariqa Boutchichiya adopte deux méthodes pour atteindre ses objectifs pédagogiques : méditer sur Dieu et invoquer Dieu. Ainsi, l'objectif est de purifier l'âme, ce qui impose à la Tarika de bannir toute intervention dans le champ politique et évite tout contact avec les autorités politiques. Ainsi, elle rejoint la stratégie visant à éloigner de la chose publique tout acteur religieux. La Tariqa a même accepté l'approche de l'Etat visant à incorporer la dimension religieuse dans la structure du pouvoir, notamment après la recommandation faite en 1968 par Cheikh Abbas. Cette recommandation dit : “ceci est un testament de Hadj Abbas Ben Sidi Al Mokhtar Boutchichi, Cheikh de la Tariqa Kadiria Boutchichiya, humble serviteur du Tout puissant, demeurant à la Zaouiya de Madagh Al Amra, recommande de son vivant pour servir et valoir ce que de droit, et pour en informer les gens afin d'assumer toutes les responsabilités et d'en témoigner devant Dieu. Je jure par Dieu le Tout puissant que c'est une vérité. Hadj Abbas Kadiri Boutchichi témoigne qu'il a reçu un appel divin ne souffrant aucun doute, dont le contenu est que Dieu le Tout puissant lui a remis le secret de l'unicité du nom et comblé sa Tariqa par l'argent, la science et la bonne conduite et l'a entouré de sa mansuétude grâce à Dieu. Et puisque l'homme ne peut connaître l'heure de sa fin, désigne mon fils Hadj Hamza (comme successeur) sans opposition ni contestation. Ainsi, la Tariqa s'élargira sous son règne et son aura scientifique se renforcera. C'est pour cela que le devoir de Hadj Abbas est de recommander à tous les adeptes de s'attacher à ce droit, de poursuivre l'action à la lumière de ce testament, d'appliquer son contenu dans l'union autour de Dieu, dans la fraternité et la solidarité, dans la bonne voie. Il recommande à son fils Hadj Hamza de suivre la voie de l'Islam et de respecter ses préceptes sacrés. Qu'il soit juste et qu'il unisse la voix des Musulmans. Qu'il s'intéresse aux conditions des adeptes où qu'ils se trouvent, qu'il les entoure de son affection, qu'il respecte les Oulémas en tant qu'héritiers des prophètes, qu'il les soutienne dans tout ce qui profite aux Musulmans. Je lui recommande de leur rendre visite et d'être compatissant à leur égard. Qu'il leur fournisse toute l'assistance nécessaire. Ceci est le testament de Hadj Abbas Kadiri Boutchichi. Celui qui l'applique sera honoré par Dieu et celui qui ne l'applique pas, Dieu lui suffira…”.
Or, Hadj Abbas a tenu à faire légaliser sa signature sur ce testament en date du 13 avril 1968 à l'arrondissement de Trigha-Saidia, comme si l'appel de Dieu nécessitait une caution de la part des services du ministère de l'intérieur. Mais, en fait, ceci n'est que l'expression de la tentative d'incorporer la dimension religieuse dans la structure du pouvoir.


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