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Entretien : La branche prend son envol
Publié dans Finances news le 03 - 10 - 2014

En dépit des avantages dont elle jouit, l'assurance vie au Maroc n'a pas encore l'engouement qu'elle mérite. Entre pouvoir d'achat et religion, l'abstention est de mise. Ces dernières années, la branche commence à connaître un essor, certes timide, mais perceptible grâce à plusieurs facteurs. Abdelaziz Erchidi, consultant senior et formateur en assurance, nous livre sa lecture des faits.
Finances News Hebdo : Quelle appréciation faites-vous sur l'évolution de la branche vie dans un pays comme le Maroc où ce genre de couverture ne constitue pas un réflexe automatique chez bon nombre de citoyens ?
Abdelaziz Erchidi : L'assurance vie au Maroc, schématiquement, se décline en, 3 sortes de contrats :
Les assurances en cas de décès qui sont souscrites par les personnes soucieuses de laisser un pécule : capital ou rentes viagères à leurs proches, après leur décès, qu'il soit accidentel ou naturel. La plupart du temps il s'agit de leur conjoint et de leurs enfants. Ainsi, ils resteront à l'abri contre les aléas de la vie.
Les assurances en cas de survie, appelées également de capitalisation qui sont souscrites par des personnes qui aimeraient, généralement à leurs 60 ans et qui correspond à la retraite, bénéficier d'un capital ou au mieux de rentes viagères leur permettant de mener une vie décente lors de leur 3ème âge. En agissant ainsi, elles utilisent les moyens sophistiqués dont disposent les assureurs en tant qu'investisseurs institutionnels pour faire fructifier leurs revenus. Et enfin, les contrats mixtes qui sont la juxtaposition des deux premiers : on fixe une date butoir : si l'assuré meurt avant cette date, c'est le ou les bénéficiaires qui profiteront des prestations promises: capital ou rentes. Dans le cas où l'assuré est toujours vivant à cette date, c'est à lui que sera servie la prestation. Compte tenu des engagements des assureurs, les primes à payer sont, bien entendu, un peu plus consistantes. Il y a lieu de signaler que contrairement aux pays de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord, U. S. A. et Canada, pays dans lesquels l'assurance vie a une place prépondérante parmi la population, dans notre pays, malheureusement, cette assurance n'a pas connu l'engouement et l'attention qu'elle mérite, compte tenu de ses avantages indéniables.
F.N.H. : Pourquoi à votre avis ?
A. E. : Pour plusieurs raisons : D'abord, la problématique se situe, avant tout, au niveau du pouvoir d'achat. En effet, la majeure partie des revenus des ménages se situe globalement un peu plus que le Smig ou le Smag. Il est donc certain que souscrire une police d'assurance vie constitue le dernier des soucis de ces familles ! «Amputer» une partie de leurs revenus, très modestes de surcroît, et la destiner au paiement des primes périodiques à long terme – 25 à 40 ans - serait suicidaire !
Ensuite, les Marocains ont toujours privilégié la pierre, autrement dit l'immobilier, à d'autres méthodes d'investissement, en d'autres termes : l'achat d'une maison qui présente plusieurs avantages, en contrepartie du paiement, même à crédit, on obtient sur le champ « la » maison tant espérée et convoitée et il s'agit d'un investissement sûr, sans équivoque.
L'épargnant marocain a donc une tendance court-termiste : on préfère avoir quelque chose de concret dans l'immédiat que d'attendre des décennies avant d'avoir un capital ou des rentes promis par un assureur sur un document qui s'appelle/ le contrat !
Une bonne partie de notre population préfère, par conséquent, de tels achats encouragés par des taux alléchants de crédit de la part des préteurs, des exonérations fiscales et même des aides financières de la part de l'administration pour l'habitat économique.
Il est très difficile de changer cette manière de voir les choses de la part de nos concitoyens, laquelle est ancrée dans nos chromosomes depuis des générations, malgré les effortsfort louables, de la part des assureurs et un régime fiscal incitatif de la part de notre administration qui place le Royaume contrats d'assurance vie.
Enfin et sachant que nous sommes un pays musulman et conservateur, il est communément admis que la religion islamique serait contre le fait d'assurer sa vie ou sa mort. Ce qui est archi-faux.
En effet, la religion musulmane n'a jamais été contre le fait d'épargner directement ou indirectement par personne interposée (assureur, mutuelle ou autres à notre époque) pour améliorer les conditions de sa vie et surtout pour permettre aux membres de sa famille d'être à l'abri du besoin. Ne dit-on pas : «al mouaminou el kaoui, ahssanou min al mouaminou addaif», en d'autres termes : «un croyant fort, vaut mieux qu'un croyant faible».
A cause de cette fausse idée répandue parmi notre population sur l'interprétation des préceptes du Coran, l'assurance vie perd un nombre incalculable d'assurés.
F.N.H. : Au cours des deux derniers exercices, nous remarquons que pour quelques compagnies d'assurances, la branche vie affiche de bons taux de progression. Quelles sont d'après-vous les raisons sous-jacentes à la hausse ? Est-ce que nous pouvons considérer une telle hausse comme le prélude pou une ère plus prospère en assurance vie ?
A. E. : Fort heureusement et en dépit de ces entraves, de ces difficultés et de ces fausses convictions, le Maroc change très vite et cette assurance commence, voilà quelques années, à connaître un essor, certes timide, mais perceptible grâce à plusieurs facteurs :
D'abord, il faut reconnaître que cette performance, en grande partie, n'est qu'une résultante de la bancassurance.
En effet, les banquiers, grâce à l'importance de leur réseau couvrant tout le territoire national et à leur savoir-faire en matière de gestion et de distribution des divers produits d'assurance vie et de capitalisation, jouent un rôle très important dans cet essor : les crédits ne sont accordés qu'après souscription par l'emprunteur, personne physique, d'une assurance décès, appelée : temporaire, pour qu'ils puissent récupérer les montants accordés coûte que coûte ! Les emprunteurs n'ont pas le choix, il s'agit donc d'une assurance imposée.
Ensuite, les assureurs, conscients de leurs rôles à jouer sur le plan social, n'ont pas cessé d'innover dans ce domaine, entres autres, en créant de nouveaux produits plus attractifs et plus adaptés à notre population diversifiée, grâce, en partie, aux dégrèvements sur le plan fiscal accordés par l'Etat, pour inciter les familles à adopter l'assurance vie.
Enfin, les employeurs, pour mieux fidéliser leurs salariés, souscrivent auprès des assureurs: compagnies d'assurances, mutuelles d'assurance, caisses de retraite..., des polices collectives, appelées polices de groupe, en faveur de leur personnel pour leur permettre d'obtenir des rentes viagères complémentaires à leurs 60 ans.
Il faut admettre également qu'une classe émergente se dessine de plus en plus dans la classe socioprofessionnelle du paysage marocain avec un pouvoir d'achat nettement supérieur à la moyenne, constituée globalement par des cadres moyens, des professions libérales et des commerçants. Cette population avertie opte facilement pour l'assurance vie : généralement pour les assurances parentales, ainsi dénommées pour permettre à leur progéniture d'intégrer les grandes écoles, ou encore pour les assurances de capitalisation pour obtenir une (belle) retraite.
F.N.H. : D'aucuns considèrent que les produits vie commercialisés actuellement sont obsolètes et ne s'adaptent pas à la réalité du marché. Qu'est-ce qui empêche les compagnies d'assurance à innover en la matière, et partant offrir de nouveaux produits ?
A. E. : Ainsi se dessine le paysage marocain face à l'assurance vie avec toutes ses disparités, ses contradictions et ses controverses; mais une chose est certaine, notre pays évolue très vite et connaît donc de plus en plus de changements sur tous les plans. L'assurance vie, elle aussi, n'échappera pas à cette évolution. C'est inéluctable.


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