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Syrie : Une arnaque déjà vue
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 14 - 06 - 2002

Le journal syrien «Al Ittijah Al Akhar» a mené une enquête exhaustive sur une opération d'emploi de 30.000 syriens sur des bateaux de croisière, par une certaine compagnie répondant au nom d'«Al Najat Marine Shipping».
Il faut s'y prendre à plusieurs reprises pour démêler les fils de l'intrigue tissée par les enquêteurs du journal syrien «Al Ittijah Al Akhar», dans leur quête de la vérité au sujet de 30.000 emplois proposés par une certaine compagnie «Al Najat Marine Shipping» aux chômeurs syriens. 30.000 emplois sur des bateaux de croisière appartenant à un groupe de compagnies maritimes internationales. Payés 680 dollars par mois, en plus d'un 13 eme mois. Sans compter les congés annuels et autres prestations de santé. La condition est toute simple. Passer avec succès un examen médical payant. Effectué exclusivement auprès d'une clinique bien déterminée, moyennant quelque 4050 livres syriennes, soit environ 891 dh. Un air de déjà vu ? C'est l'impression que nous avons aussi…
L'enquête du journal syrien, exhaustive, circonstanciée, agrémentée de déclarations d'officiels syriens et d'acteurs de ce long feuilleton, est venue soulever un certain nombre d'interrogations. Leur lecture ne manquera pas non plus de donner une impression de déjà vu à tous nos lecteurs…
Les faits racontés par «Al Ittijah Al Akhar » remontent à la rencontre le 11 novembre 2001, de deux hommes. Le premier, Khadir Al Khatib, dirige la société «Al Khalije pour le tourisme et les voyages» basée à Homs en Syrie. Le second, Sajeed Pasha, n'est autre que le directeur général de la société Al Najat Marine shipping, basée à Sharjah aux Emirats Arabes Unis et qui appartiendrait, assure ce dernier, à un cheikh de la famille Al Qacimi. Sajeed Pasha explique que sa société compte recruter dans un premier temps quelque 30.000 jeunes syriens ( sur un total de 250.000 ! ) pour travailler à bord de bateaux de croisière voguant à travers le monde et appartenant à un groupe de compagnies maritimes. Le voyagiste Khadir Al Khatib se voit proposer d'être l'agent exclusif d'Al Najat en Syrie et de procéder au recrutement de cette main d'œuvre, moyennant une commission de 50 dollars américains pour chaque candidat retenu. Les deux parties signent un contrat dans ce sens le 30 octobre 2001. Al Khadir se voit remettre des lettres de facilitation destinées à accélérer ses démarches auprès des autorités syriennes et apprend dans la même foulée qu'Al Najat disposait d'un autre représentant en Syrie, un certain Nassouh Khazandar, avec lequel elle a rompu tout contact. Le DG d'Al Najat pose sa condition. Le voyagiste, transformé par contrat en recruteur exclusif, a l'obligation d'orienter les candidats réunis vers le Dr Issam Al Mouradi, représentant médical exclusif d'Al Najat en Syrie, et ce pour effectuer les examens médicaux, dont le succès est la condition sine qua non du recrutement définitif.
Khadir Al Khatib, a toute latitude, de par son contrat, de désigner des agents au niveau des provinces pour couvrir l'ensemble du territoire syrien. Ces derniers devront s'en remettre à lui seul, et seront commissionnés entre 1000 et 2000 livres par candidat recruté. Il leur est formellement interdit, comme à Al Khatib d'ailleurs, de toucher la moindre livre directement auprès des candidats.
Al Khatib s'active donc, fait publier des annonces par voie presse, désigne des agents régionaux et parvient même en décembre 2001 à avoir l'aval de l'ex-ministre syrien des Affaires sociales et de l'Emploi, Bariaa Al Qodssi, remplacée depuis par Ghada Al Jabi. Pour lui, l'opération est «saine à 100 %», elle consacre même «une réconciliation politique et culturelle entre la Syrie et les Européens» et constitue «une occasion historique de s'ouvrir sur d'autres cultures et de propager la culture syrienne».
Au fur et à mesure, les candidats sont orientés vers le Dr Issam Al Mouradi. Ce dernier qui ne dispose pas d'une structure dûment équipée pour assurer les examens médicaux qu'on lui demande, opte tout simplement pour la location d'une aile de la clinique connue «Al Assdy». Un accord « verbal » est conclu entre les deux parties en novembre 2001. La clinique «Al Assdy», sise à Damas, mettra à la disposition d'Al Mouradi une partie de ses laboratoires, hors équipements et produits, moyennant une somme mensuelle de 450.000 livres, qui passera, vu l'affluence des candidats, à 600.000 livres (de 99.000 à 132.000 dh). Plus de 18.000 candidats transiteront ainsi par la clinique, s'acquittant chacun de droits de visite médicale de 4050 livres (891 dh), soit un total de plus de 72 millions de livres ( 15,8 millions de Dh).
Le Dr Issam Al Mouradi, n'a pas les mains libres. Le contrat qui le lie à Sajeed Pasha, DG d'Al Najat, prévoit le dépôt d'une caution internationale auprès d'une banque européenne de première catégorie, équivalent aux droits versés par les candidats au titre des examens médicaux. Ce dépôt servira, soi-disant, à garantir la véracité des certificats médicaux émis et le cas échéant à rapatrier les candidats retenus qui se seraient avérés inaptes lors d'un second contrôle médical. Le détail des examens, donné aux enquêteurs d' « Al Ittijah Al Akhar », par un membre de la commission médicale, Dr Aref Jamala, fait ressortir une multitude de tests ( hormonaux, biochmiques etc ) dont certains sont appliqués systématiquement, même s'ils ne sont pas éliminatoires. Ils sont néanmoins facturés pour atteindre la barre des 4050 livres, alors que le coût réel des examens n'excède guère les 200 livres. Les membres de la commission, quant à eux, perçoivent quelque 3000 livres par semaine. Le temps passe et aucun candidat n'embarque vers l'eldorado rêvé. La presse s'empare de l'affaire. Les acteurs de second rôle commencent à se confier. Le nouveau ministre de l'Emploi diligente des enquêtes de ses services vers les recruteurs régionaux. Le dossier est déposé sur le bureau du Premier ministre. Sajeed Pasha consent enfin, le 28 janvier 2002, à se confier à « Al Ittijah Al Akhar ». Il fait état de 25 compagnies maritimes demandeuses de main d'œuvre … syrienne. Elles possèdent chacune entre 30 et 90 bateaux et il compte pourvoir 13 bateaux par compagnie, à raison de 98 ouvriers en moyenne par bateau. Calcul fait, ça donne 31.850 ouvriers. Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, assure-t-il. Sa compagnie compte en fait recruter 250.000 syriens à expatrier sur une période de 3 ans. La contrepartie ? Aucune, semble-t-il. Sajeed Pasha, met cet élan sur le compte de la bonne disposition à l'égard des syriens. Il se défend d'avoir quelque activité financière que ce soit, d'avoir signé le moindre accord avec un médecin, de toucher la moindre commission ou encore de percevoir de l'argent auprès de l'agent d'Al Najat. Au contraire, dit-il, sa compagnie devra verser une commission à l'agent en question pour avoir mené l'opération de recrutement. Du bénévolat à l'état pur.


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