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Les calvaires d'un instituteur
Publié dans Albayane le 08 - 07 - 2015

J'ai passé la première semaine à pleurer comme une « Fatma" puis je me suis résigné à survivre coûte que coûte et à affronter mon destin inéluctable. Je me suis évertué à me familiariser avec cet environnement austère. J'ai fait des pieds et des mains pour gagner la confiance et la sympathie de ces campagnards enfermés et fermés comme des moules. Mais je me suis confronté à des écueils et à des murailles infranchissables. J'ai fini par épouser la solitude et le mutisme.
La poésie arabe et les chansons de Majda Roumi me permettaient de rester vivant en m'offrant des horizons oniriques plus beaux et plus indulgents que la dureté du roc et les épines de l'arganier. Au début, le Mokadem (unique représentant de la loi et du gouvernement dans le douar), Ali Oubela était très gentil avec moi. C'était lui qui m'avait trouvé la case où je faisais mine d'habiter. Il m'invitait souvent à dîner chez lui. Quand j'ai compris ce qu'il manigançait, j'ai commencé à refuser ses invitations en donnant le premier prétexte qui me passait par la tête. Il voulait me donner la main de sa fille ! Devant mon refus catégorique (vous me voyez, vous, avec une bergère bras dessus, bras dessous sur la côte d'Agadir ? Plutôt mourir !), il s'est métamorphosé en monstre impitoyable. Il voulait ma peau à tout prix. Il a commencé à me créer des problèmes de toutes sortes. Il refusait aux villageois tout contact humain et social avec moi. Il me calomniait au Caïd, au directeur de l'école et même à la délégation. Il me traitait d'ivrogne, d'épicurien et de mécréant. Que dieu lui pardonne ! Mais c'était le dernier de mes soucis. Ma préoccupation primordiale était la survie : le pain est une denrée rare à « Agadir-Izri ». Vous avez déjà mangé, vous, du pain dur depuis une semaine ? Vous avez déjà mangé, vous, un tajine avec les biscuits « Henry's » à la place du pain ? Essayez ! Ça vous changera ! Les choses se compliquaient davantage en hiver, cet hiver cruellement froid. Ça m'arrivait de m'enfermer des jours et des jours à cause de la neige. Durant mes périodes d'hibernation, je ne mangeais que les légumineuses et buvais du thé qui refroidissait en une minute. Je me couvrais avec six couvertures et grelottais tout de même de froid dans cette maudite altitude, moi l'enfant du soleil d'Agadir ! Ces hivers glacials et rigoureux m'ont fait don d'une belle maladie à la colonne vertébrale dont je souffre encore aujourd'hui.
Dans ce douar d'hommes muets et de femmes invisibles, je n'avais qu'un seul ami avec qui je combattais la solitude, l'exil, et la morosité paysanne ; un étranger, un exilé peu commun : Si Ahmed, l'infirmier. Il ne se contentait pas de faire semblant de guérir les humains, il soignait aussi les bêtes. Avec lui, je pouvais au moins « parler ». Il savait m'écouter. Un soir, en me voyant maussade, il m'a dit : « Tu es un homme, tu dois endurer. Estime-toi heureux ! Tu ne sais pas que de jeunes institutrices vivent le calvaire loin de leurs familles et résistent mieux que toi ! Arrête de te lamenter sur ton sort !
- Oui, c'est vrai. J'ai même entendu dire qu'une pauvre institutrice a été dévorée un soir, en sortant de l'école, par une meute de chiens sauvages. On n'a trouvé que les lambeaux et sa carte d'identité nationale !
Oui, c'est terrible. Est-ce vrai que des chiens sauvages ont mangé de «l'institutrice» au dîner ? Peut- être que monsieur le ministre de l'Education Nationale le sait lui, et qu'il pense vraiment à résoudre le problème de ces jeunes institutrices dépaysées.
Moi, je n'ai pas attendu qu'un chien enragé ou un chacal affamé me déguste au dîner. D'ailleurs, ces prédateurs ne voudraient pas de moi dans leur assiette en dépit de la sècheresse et de la famine qui les menace : Je suis chétif et mince comme un lacet ! Pour « approcher » de chez moi, j'ai fait le possible et l'impossible. Le possible, vous savez sûrement ce que cela signifie : demande de mutation ornée d'un bon rapport d'inspection et épicée par l'avis favorable de Monsieur le directeur qui ne dirigeait rien et qui voulait à tout prix se débarrasser de moi pour faire plaisir au Mokadem Ali Oubela qui ne voulait plus de moi dans « son » village. Et l'impossible, je ne vous le dirai pas, je vous laisse le deviner : ça se passe au labyrinthe du M.E.N., là-bas, très loin du bled « Agadir Izri » où je meurs à petit feu. Vous l'avez deviné ? Non ? Alors donnez votre langue au chat et remerciez Dieu de conserver le reste de votre honorable personne ; si c'était une meute de chiens sauvages, elle n'épargnerait que votre carte d'identité nationale !
J'ai passé trois longues années mortelles à l'école «El Abdaoui», au bled «Ait Wafka», inexistant sur la carte géographique, le M.E.N a eu enfin pitié de moi en m'accordant une mutation dorée. Et me voilà «transféré» à la délégation de « Bouigra Ait Baha » avec un simple bout de papier. Oh ! Non ! Détrompez-vous ; ce n'est pas la fin de mes malheurs : une fois de plus, je ne suis pas muté au centre de Bouigra. Cette fois encore, on me «jette» dans un trou situé à 25 Km du centre et cela s'appelle «Douar Tihouna». Ce n'est pas la peine de chercher refuge à Douar Tihouna ; les gens d'ici ne connaissent pas le mot « Bail» et ne «font pas entrer» les citadins étrangers chez eux, surtout pas les célibataires contaminés par la débauche des «Roumis»... Que faire ? Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter cette vie de chien ?
Je suis obligé d'«habiter» à «Sidi Boushab » et de parcourir 3 Km par jour pour aller à mon école. J'achète une motocyclette « Peugeot » pour faire la navette. Le soir, je rentre à mon taudis, blanc de poussière, épuisé, désespéré, morose...
L'école se trouve tout près du cimetière. Et chaque fois que les villageois ont un mort à enterrer, ils me crient : « laisse donc tes élèves et viens participer à la prière funèbre ! » J'y vais pour que l'on ne me traite pas de mécréant et d'apostat. Mes gosses peuvent bien attendre. Ils ont tout le temps de se familiariser avec cette langue bizarre qu'ils n'ont pas tétée de leurs mères. . . Cela me rappelle un ami d'enfance, venu à la ville directement de son village natal où personne ne comprenait un traître mot d'arabe dialectal. Il est entré à l'école où il a commencé à apprendre l'arabe classique. Et quand il sortait, le soir, jouer avec les enfants du quartier, il ne savait quoi leur dire. Voulant à tout prix communiquer avec ses semblables qui le prenaient pour un extra-terrestre, il leur récitait le seul poème qu'il avait appris par cœur en classe, en arabe classique : «... Mère pigeon dit à ses petits : ne sortez pas, ne sortez pas !...» Les mioches le toisaient en l'appelant «Aziz Chelh» (Aziz le berbère) ! Cela ne le choquait nullement ; il en était fier... Mais cela est une autre histoire.
La vie ici est aussi dure et amère qu'à « Agadir Izri », mais maintenant je peux rentrer chez moi chaque week-end pour embrasser la main de ma mère (Taffkirte), prendre une douche et aller à Agadir humer avidement la civilisation et la modernité. Je dois vous avouer que j'envie les Gadiris : ils ont la mer à deux pas de chez eux et rares sont ceux qui vont l'admirer, le soir. Moi, la mer me ravive, enlève mon usure cérébrale, stimule mes neurones, lave mon cœur et soigne mes blessures. Je suis amoureux de la mer et notre rendez-vous hebdomadaire est sacré. Elle se fait belle ; elle tresse ses cheveux, se maquille avec ses coquillages, met sa robe bleue d'été et m'attend tous les samedis. Quand il m'arrive de m'absenter pour une raison ou une autre, elle s'irrite et perd la tête. Elle devient furieuse et ses vagues enragées viennent se fracasser contre les rochers du port. Quand elle me voit venir, elle se calme et m'accueille avec son sourire bleu et son bouquet d'écume. Je m'assois sur son sable et allonge les pieds. Je regarde son horizon dans un silence serein et paisible. Je vomis mes déboires et mes soucis quotidiens et je me fais une nouvelle peau. Je respire son oxygène océanique thérapeutique et je fais le vide dans ma tête. Je soigne mes blessures. Me revoilà prêt... Ses vaguelettes me chatouillent les pieds et repartent chez elles en riant.
A « Sidi Boushab », je ne vis que pour attendre le samedi ou les jours fériés pour enfourcher ma moto et rentrer chez moi. Je commence à m'habituer à ce train-train quotidien. J'ai plus de problèmes et de difficultés en hiver : mon dos me fait terriblement mal à cause des séquelles de la neige d'«Agadir Izri». C'est tout ce que j'ai gagné de ces premières années de service au M.E.N ...
Quand il pleut, la crue rend l'oued de «Sidi Boushab» infranchissable. Un matin pluvieux, j'ai tenté de traverser l'oued en crue avec mon vélomoteur pour me rendre à mon travail. J'ai failli me noyer. Des fermiers m'ont sauvé la vie en me tirant à l'aide d'un tracteur. Dieu merci, je suis encore vivant !
Je suis encore vivant et je continue mon bonhomme de chemin : Instituteur de campagne je suis, instituteur de campagne je resterai ?


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