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Les Européens ne connaissent pas l'Islam et très mal la région
Publié dans Le Soir Echos le 28 - 10 - 2011

Alors que la montée de l'Islam politique inquiète l'Europe, les états-Unis consolident leurs liens avec les partis islamistes. Contacté par Le Soir échos, Pierre Vermeren, professeur d'Histoire du Maghreb contemporain, revient sur les facteurs historiques et culturels à l'origine de cette différence.
Le succès d'Ennahda aux élections tunisiennes soulève de vives inquiétudes en Europe. Selon Pierre Vermeren, professeur d'Histoire du Maghreb contemporain, cet alarmisme européen s'explique par l'histoire du Vieux continent, traversée par les guerres de religion et la révolution française, mais aussi par les évéements iraniens et algériens. A l'inverse, plus habitués à la présence du religieux dans la sphère publique, les Etats-Unis mènent une politique de rapprochement avec les partis islamistes, prenant ainsi une longueur d'avance. Revendiqué par certains partis islamistes, le modèle turc n'est toutefois pas susceptible d'être transposé à l'identique au Maghreb, estime l'historien. Entretien.
La montée de l'Islam politique est perçue comme une menace en Europe. Comment expliquer cet alarmisme du Vieux continent ?
Quand on dit Islam politique en Europe, on pense à la révolution de 1979 en Iran. Il faut se rappeler que les Européens de l'époque étaient très enthousiastes pour cette révolution, mais ils se sont totalement trompés. Cela a été un désastre pour eux, avec la politique de l'Iran qu'on connaît aujourd'hui. Les Européens ne connaissent pas l'Islam et très mal la région. Ils ne comprennent pas les différences entre chiites et sunnites notamment. La deuxième raison est la guerre civile algérienne qui a montré un Islam révolutionnaire. Les Européens pensent que les islamistes sont des gens qui veulent prendre le pouvoir, les armes à la main. Et enfin, troisième facteur, les attentats d'Al-Qaïda à New York ont fait penser aux Européens que la guerre était menée contre les Occidentaux. Ils font un lien direct entre Islam, guerre et attentat. Or, en Tunisie, l'islamisme c'est d'abord une organisation politique, une forme de nationalisme, une forme de communautarisme religieux sans conséquences, car il n'y pas de minorités religieuses.
A l'inverse, les états-Unis ont déjà commencé à nouer des liens avec les partis islamistes. Comment interpréter cette longueur d'avance des Américains ?
Les Américains n'ont pas de problème avec la religion comme les Européens. Le pouvoir religieux ne fait pas peur aux Etats-Unis, à l'inverse de l'Europe qui a connu les guerres de religion et la Révolution française qui s'est faite contre l'Eglise catholique. De plus, le problème des Européens, et des Français en particulier, est qu'ils ont toujours traité avec les pouvoirs en place. Ils n'ont noué que peu de contacts avec l'opposition. A l'inverse, les Etats-Unis ont toujours pris soin de parler au pouvoir, mais aussi à l'opposition. Ils ont négocié par exemple avec le GIA (Groupe islamique armé, ndlr) et le FIS (Front islamique du salut,ndlr) parce qu'ils pensaient qu'ils allaient prendre le pouvoir en Algérie en 1994. Ainsi, ils connaissent les figures de l'opposition comme Hamadi Jebali (numéro 2 d'Ennahda, ndlr) et Rached Ghannouchi, en Tunisie. Aux Etats-Unis, la religion n'est pas considérée comme une affaire privée, elle peut être une affaire d'Etat.
«Le but du PJD est de participer aux affaires de l'Etat. La seule question est de savoir si le roi pourra l'accepter ».
Ennahda revendique comme modèle l'AKP turc. Mais dans quelle mesure le modèle turc peut-il être transposé au Maghreb ?
Une différence fondamentale existe entre la Turquie et le Maghreb : en Turquie, il y a eu une révolution, il y a un siècle, avec l'abolition du califat et une révolution linguistique, qui n'a pas eu lieu au Maghreb. La colonisation a été un bouleversement important mais pas endogène, puisque imposé de l'extérieur. En Turquie, il y a une base très laïque qui fait que le modèle ne peut pas être transposé à l'identique au Maghreb. La Tunisie est la société arabe et maghrébine la plus proche de la Turquie. Le modèle de Bourguiba était Atatürk. La Tunisie a donc l'héritage le moins éloigné de la Turquie.
Qu'en est-il des autres pays du Maghreb où l'Islam politique se renforce (Maroc, Egypte, Libye) ?
Ce sont des pays très différents les uns des autres. Le PJD se revendique du modèle turc depuis la victoire de l'AKP et se dit légaliste. Leur but est de participer aux affaires de l'Etat. La seule question est de savoir si le roi pourra l'accepter. Quant à l'égypte, les Frères musulmans attendent le pouvoir depuis leur création, mais ont subi une répression très forte sous Nasser, puis Moubarak. Mais l'armée monopolise le pouvoir. Cette fois, s'il y a des élections libres, ils ont toutes les chances d'être majoritaires. Quant à la Libye, il n'y a pas d'Etat ni de parti. Le seul lien, c'est l'Islam, d'où l'invocation de la charia. C'est incomparable par rapport à la Tunisie.


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