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Capital immatériel: Un challenge stratégique !
Publié dans Les ECO le 27 - 10 - 2014

Le Maroc a investi près de 35% de son PIB, mais cet investissement ne s'est pas traduit en croissance et en productivité. Pour rejoindre le rang des pays émergents à revenus élevés comme les pays du BRICS, l'effort doit être déployé au niveau du capital immatériel.
«Le Maroc a réalisé des investissements à un rythme comparable à celui des pays asiatiques. Il a investi près de 35% de son PIB, mais cet investissement ne s'est pas traduit en croissance et en productivité». C'est le constat relevé lors de la conférence-débat sur le «capital immatériel, utilité, évaluation et impacts», organisée par la Fondation Attijariwafa Bank. La réponse est simple. «Il faut rattraper le retard en matière de capital immatériel», recommande Jean-Pierre Chauffour, Lead Economist, Banque mondiale. L'autre constat porte sur l'évaluation de ce capital immatériel. En effet, le Maroc se situe selon son PIB parmi les pays à revenu intermédiaire. «Lorsqu'on réalise une évaluation basée sur la notion de stock ou de patrimoine et de richesse, on obtient un résultat similaire. En ce qui concerne le chemin à prendre pour arriver à une émergence du Maroc, et rejoindre les pays émergents à revenus élevés comme les pays du BRICS, c'est au niveau du capital immatériel que l'effort doit être fait sans toutefois négliger les autres investissements», souligne Chauffour. Pire encore et par rapport à la région Mena, le Maroc a un patrimoine supérieur à l'Algérie, mais inférieur à la Tunisie et la Jordanie. À ce niveau, tout le monde connaît la défaillance si grande du système éducatif marocain, dont la qualité laisse beaucoup à désirer. Une situation qu'il partage généreusement avec le secteur de la Santé. Pour rattraper ce retard, une étude a été lancée à la demande du roi Mohammed VI afin de quantifier la valeur globale du capital immatériel au Maroc. Cette étude pourra se baser sur les travaux réalisés par la Banque mondiale, lesquels remontent à quelques années déjà. Il s'agit d'un premier rapport en 2005 intitulé : «Où se trouve la richesse des nations ?» et d'un autre rapport en 2011 intitulé : «Le changement dans la richesse des nations». Toutefois, pourquoi parler de richesses des nations et non pas simplement de PIB ? «Il s'agit d'une révolution en termes de comptes nationaux. Il faut maintenant prendre en compte aussi bien le flux de la valeur ajoutée accumulée que le stock ou le patrimoine national, donc l'actif et le passif», souligne Chauffour. Pour lui, l'idée sous-jacente est que le flux de création nouvelle de richesses peut se faire au détriment d'un patrimoine écologique, culturel ou autre. De ce fait, une comptabilité sur la base de l'actif et du passif peut être plus proche de l'objectif d'un développement réel, d'où l'accent mis par le discours du roi du 30 juillet dernier». Sur ce point, l'économiste de la Banque mondiale recommande que cette étude ne doit pas avoir pour objet seulement de faire ressortir des chiffres, mais d'éclairer à la fois sur la performance passée (dans quelle mesure le Maroc a développé de la richesse par le passé et quelles étaient les contributions des différentes composantes du capital à cette richesse), de même que de se questionner sur le comment on peut tirer les enseignements pour mieux définir les politiques à venir ?
Composition de la richesse des nations
La richesse totale des nations est composée de quatre grandes catégories. Il s'agit du capital produit, c'est-à-dire la fabrication brute du capital fixe : «L'accumulation du capital produit (investissement des entreprises en machines, en structures, en équipements et tout ce qui concerne le développement des villes et de l'immobilier urbain)», explique Chauffour. La deuxième catégorie est le capital naturel qui fait référence aux ressources naturelles du pays. Le capital intangible, qui comprend le capital humain institutionnel et social est la troisième catégorie. Il y a, enfin, les actifs de la position financière nette du pays en devises qui sont faciles à calculer. Cela étant, la méthodologie de quantification de la richesse totale, qui est calculée sur la base de la consommation soutenable du pays importe. «À ce niveau, l'analogie à faire se rapporte au fait que si dans le futur, on a plus de revenus, on va consommer notre richesse année après année jusqu'à son épuisement. Si on prend en considération la valeur actualisée de cette consommation future, on obtient la richesse d'aujourd'hui. Ainsi grâce à ce mécanisme, on peut calculer la richesse totale des pays», note Chauffour. Cette approche de la Banque mondiale concerne 120 pays. Ainsi, selon les calculs de la Banque mondiale, qui devront être affinés par l'étude en cours, le capital total du Maroc a cru, mais c'est en réalité la part du capital intangible qui a cru le plus fortement depuis les années 2000. «À ce niveau, il faut savoir que l'accumulation des facteurs ne peut expliquer qu'une certaine part de la croissance, une autre part reste non expliquée, laquelle s'associe au gain de productivité», note Chauffour. Longtemps, on a pensé que ces gains de productivité étaient exogènes ou relativement mystérieux. La question est de savoir dans quelles mesures les actifs tangibles peuvent se transformer en revenus et en consommation. «L'intérêt du travail sur la richesse des nations est de s'apercevoir que lorsque l'on mesure le capital naturel d'un pays, on est incapable d'expliquer le niveau de consommation de ce pays. Pour pouvoir expliquer ce niveau, il faut introduire la variante du capital immatériel qui est la productivité. Autrement dit, dans quelle mesure les décisions prises par les investisseurs dans leurs choix conduisent à des gains de productivité importants qui permettent cette consommation ? C'est le capital immatériel qui va permettre cette consommation», explique l'économiste de la Banque mondiale.
Jean-Pierre Chauffour
Lead Economist, Banque mondiale
«Le Maroc est pionnier dans la région»
Les ECO : Comment expliquer cet intérêt soudain de la Banque mondiale pour le capital immatériel ?
Jean-Pierre Chauffour : La question de la richesse des nations a pris de l'ampleur au début des années 2000 avec la publication d'un rapport en 2006, qui couvrait un certain nombre de pays. Il consistait à évaluer la richesse des nations sur la base des grandes composantes de la richesse de ces nations. Ce rapport a été actualisé à la fin des années 2000, et en 2009 cette méthodologie a été mise à jour pour pouvoir proposer des éléments méthodologiques dans le but de mesurer la richesse immatérielle. Récemment, les plus hautes autorités marocaines sur cet enjeu et la banque mondiale ont été saisis pour apporter leur assistance technique si nécessaire. Ce n'est pas une thématique nouvelle du côté de la Banque mondiale.
Quel a été l'élément déclencheur de ce débat autour du capital immatériel ?
L'élément déclencheur se situe dans une discussion plus large autour du bien-être économique des pays. Les mesures traditionnelles de développement économique comme le PIB, utilisé à l'échelle internationale pour mesurer notamment le revenu par habitant des pays et donc d'une manière qui permet de mesurer le progrès de développement d'un pays, ont leurs limites. C'est une réalité reconnue. Le travail sur la richesse des nations a visé à contourner cette problématique pour apporter un éclairage différent sur le flux de création de richesses, années après années, et de s'intéresser aux questions de stocks, de patrimoine et donc d'actifs et de passifs. Je dirai que le PIB est une mesure certes de la valeur ajoutée créée dans différents secteurs de l'économie, mais que ce dernier n'est qu'une mesure partielle voire partiale de cette richesse. Je prends l'exemple d'activités économiques qui ne créent pas de bien-être, à savoir les accidents de la route, qui créent un certain nombre de frais liés aux coûts médicaux et aux frais de réparation automobiles. Ces derniers contribuent à augmenter le PIB, mais ne contribuent en rien à augmenter le bien-être d'un pays. En revanche, il y a beaucoup d'activités non marchandes qui ne sont pas comptabilisées dans le calcul du PIB, telles que l'économie solidaire, les activités des familles au foyer, qui s'occupent de l'éducation de leurs enfants, de leurs devoirs scolaires, font partie du capital immatériel humain d'un pays. L'idée est de savoir déterminer une méthode pour mesurer réellement la richesse d'une nation.
Comment comptabiliser cette richesse ?
La méthodologie consiste à évaluer la richesse totale du pays. Cette dernière n'est jamais que le flux actualisé des consommations futures. Si demain, vous vous retrouvez sans revenus, ce que vous pourrez consommer, c'est votre richesse et le flux de cette consommation correspond à votre richesse d'aujourd'hui. Les richesses naturelles d'un pays peuvent également être évaluées. Pour le cas du Maroc, le pays peut intégrer l'évaluation des richesses en phosphates. Ensuite, nous pouvons nous intéresser au capital productif. Ce qui reste, c'est-à-dire la différence entre cette richesse totale et ces deux composantes, c'est ce qui n'est pas matériel. Sur la base de la richesse naturelle d'un pays et de sa richesse produite, on ne pourrait pas mesurer la richesse d'un pays. Il faut donc nécessairement ajouter le capital le plus difficile à mesurer, à savoir le capital immatériel qui recouvre trois composantes que sont le capital humain, le capital institutionnel et le capital social.
Dans votre discours, il s'agit de valoriser le capital humain. Comment un pays comme le Maroc peut-il investir dans cette démarche ?
L'investissement dans le capital humain est essentiellement qualitatif. L'exemple des budgets alloués au ministère de l'Education nationale, qui s'intéressent avant tout aux résultats et aux capacités, aux compétences et au savoir faire, c'est-à-dire la capacité d'un pays à transférer le savoir à sa jeunesse. Ce savoir peut se traduire par une rentabilité. Les jeunes Marocains pourront de ce fait en arrivant sur le marché du travail, avoir accès à un certain niveau de salaire. C'est cet élément de capacité à transformer un salaire en revenus qui va déterminer le niveau du capital humain d'un pays.
Par rapport au Maroc, ne pensez-vous pas que nous ayons abordé le capital immatériel avec un certain retard ?
Je pense que le Maroc est particulièrement pionnier en s'intéressant à ces questions. Je pense qu'il s'agit de questions difficiles d'un point de vue purement méthodologique, mais qui sont riches d'enseignements pour la conduite des politiques publiques. Lorsqu'un gouvernement est amené à faire des choix purement stratégiques, le débat qui s'ouvre et le travail qui sera réalisé par le CESE et Bank Al-Maghreb donneront des résultats importants. Ce que l'on sait aujourd'hui, c'est que le capital immatériel dans les pays de l'OCDE, représente 80% de leur richesse. C'est donc clairement une expérience riche en enseignements, notamment pour des pays comme le Maroc, qui visent à rattraper et à faire converger leurs politiques avec les pays les plus avancés, ceci pour ne pas mesurer le capital intangible simplement parce qu'il est plus difficile à mesurer.
Quel apport le recensement du capital humain peut-il concrètement présenter ?
Le recensement du capital immatériel permet de déterminer les compétences d'un pays, ce qui peut contribuer activement au développement économique de ce dernier. Pour le Maroc, l'enjeu essentiel est de s'accaparer ces connaissances aujourd'hui, les savoir-faire, les technologies et de les adapter au contexte local. C'est une démarche qui a été adoptée en Asie du sud-est et qui a permis en l'espace d'une ou deux générations de combler l'écart de développement. Un pays comme le Maroc est tout à fait positionné pour pouvoir réaliser la même chose.
Jean-Claude Dupuis
Professeur à l'IAE université Paris-Sorbonne
«La problématique du capital immatériel est de savoir comment le stock est réparti»
Jean Claude Dupuis est docteur en sciences économiques et habilité à diriger des recherches HDR en sciences de gestion, il est délégué général de la chaire : «Responsabilité globale et capital immatériel de l'IAE de Paris - Université Paris-Sorbonne.
Les ECO : On considère aujourd'hui que le capital immatériel est une richesse importante, aussi bien des Etats que des entreprises, mais peut-on comptabiliser cette richesse abstraite ? Si oui, comment ?
Jean-Claude Dupuis : Il y a une partie du capital immatériel qui figure déjà au bilan (brevets, les marques achetées de l'extérieur de l'entreprise...).Toutefois, la comptabilité ne s'arrête pas à ce que l'on appelle les états primaires, c'est-à-dire le bilan et le compte de résultat, elle intègre d'autres documents (les annexes). Ces éléments présentent énormément d'informations sur l'immatériel comme la stratégie de l'entreprise, la politique RH, le système de gouvernance, lesquels éléments, qui participent au capital immatériel sont décrits. La comptabilité compte et raconte. Il y a les éléments qui sont sûrs, que l'on va quantifier et ceux potentiels, que l'on va décrire. Le capital immatériel est bien traité par les comptables. Enfin, une entreprise qui a un bon capital immatériel devrait être plus rentable.
Vous abordez votre livre «Economie et comptabilité de l'immatériel» par les contours de l'évolution du capital immatériel, peut-on avoir une idée sur cette évolution ?
La question est fondamentale. Le capital immatériel avait durant les années 1960 trait aux choses incorporelles et donc aux choses qui n'ont pas de matérialité (brevet, logiciels, marques, etc). Il y a eu une évolution à partir des années 1980 où nous parlions non plus du capital immatériel, mais davantage du capital intellectuel. Il s'agit concrètement de l'ensemble des connaissances utilisées par les entreprises. Dans ce stock de connaissances, nous distinguons le capital humain et le capital relationnel ou structurel, qui est la connaissance accumulée et mise à disposition de l'entreprise par les partenaires de l'entreprise, et notamment les fournisseurs. Cela permet de comprendre pourquoi certains estiment que les ressources humaines seraient composées de capital immatériel. Ce dernier à l'origine est composé de compétences et de capital santé. À partir de la fin des années 1990, jusqu'aux années 2000, nous relevons une nouvelle évolution, liée à la montée en puissance du développement durable de la responsabilité sociale. Il y a eu là une convergence avec le capital intellectuel, ce qui a contribué à rajouter ce que nous appelons en économie les biens collectifs, que sont les ressources naturelles, mais également tous les biens collectifs produits par les pouvoirs publics (sécurité, patrimoine culturel, etc). Ces deux éléments que sont le capital intellectuel et les biens collectifs composent aujourd'hui ce que nous appelons le capital immatériel. En résumé, cela veut dire qu'aujourd'hui, le capital immatériel est qualifié non pas parce que les éléments qu'il rassemble sont immatériels, mais parce que ces éléments restent en très grande partie invisibles de manière comptable.
Donc on peut faire facilement le rapprochement entre capital immatériel et développement durable ?
Tout à fait. C'est un sujet ancien qui a connu un renouveau. La nouveauté réside dans le rapprochement de la problématique du capital immatériel, qui est à l'origine comptable et financier, c'est l'enjeu aujourd'hui du développement durable et de la responsabilité sociétale des entreprises. L'enjeu est de se dire comment apprécier si le mode de développement d'un pays ou d'une entreprise sont soutenables.
Est-ce que le développement économique et la recherche de rentabilité ne sont pas paradoxaux avec le développement durable ?
Je serai plus modéré. C'est surtout à la fin des années 1980 et au début des années 90 et 2000 qu'il y a eu un excès de financiarisation, où nous avons noté un découplage entre l'intérêt de l'entreprise et celui des nations. Cela expliquait effectivement la montée en puissance de la thématique de la responsabilité sociétale.
Y a-t-il un lien entre capital immatériel et libertés économiques ?
Le lien est très distendu parce que la problématique du capital immatériel est de savoir comment le stock est réparti, et on regarde clairement comment cela est réparti. Il y a un lien évident entre la capacité des pays à croître et la qualité du processus démocratique et donc des libertés des personnes. Nous savons effectivement que c'est une condition nécessaire. La liberté et la démocratie passent par la croissance économique, donc la capacité à dégager un excédent que l'on va redistribuer, à commencer par les moins nantis.
2/3 de la valeur financière du CAC 40
S'agissant de l'approche microéconomique, on a assisté au développement de la notion de goodwill ou de la valeur comptable d'une entreprise qui pouvait être différente de sa capitalisation boursière. En finances, ceux qui achètent l'actif d'une entreprise le valorisent au niveau du prix de l'action, qui reflète autre chose que le simple bilan de l'entreprise. Parlant de capital immatériel dans son livre économie et comptabilité de l'immatériel, le Pr Jean Dupuis rappelle, qu'en France, les actifs immatériels pèsent pour deux tiers de la valeur financière des entreprises du CAC 40. En Europe, 48% des investissements des entreprises vont au soutien et au développement de leurs actifs immatériels (capital humain, marques, R&D...).


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