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Entretien avec Driss Benali, économiste et professeur universitaire : «La bonne gouvernance est un prélude à la maîtrise des dépenses publiques»
Publié dans Finances news le 06 - 03 - 2008

* Le contrôle des dépenses publiques ne peut donner les résultats escomptés sans l’évaluation de l’affectation des ressources.
* La croissance des dépenses d’investissement n’est que le rattrapage des retards accusés au cours des années précédentes.
Finances News Hebdo : Plusieurs dépenses de l’Etat sont sévèrement critiquées comme le cas de la compensation. N’est-il pas temps de se tourner vers un code de gestion plus efficace et plus rentable ?
Driss Benali : La Caisse de compensation est un outil pour assurer la paix sociale. Il permet de limiter l’effet de l’inflation importée, surtout de certains éléments stratégiques comme le pétrole ou le blé. La Caisse de compensation est un facteur difficilement maîtrisable par l’Etat. Le Maroc n’est pas un pays qui dispose d’une rente du genre pays pétroliers.
F.N.H. : Mais le dernier rapport de la Cour des comptes n’a-t-il pas décelé des dysfonctionnements dans le système de compensation ?
D. B. : La gestion des choses publiques est un fait, le Maroc souffre de l’opacité de certains comptes. Il n’y a pas que le contrôle qui compte mais aussi les évaluations des comptes qui sont les plus importantes.
Il faut savoir quelle est l’efficacité des dépenses, c’est plus important que le contrôle.
Le rôle de la Cour des comptes s’arrête au contrôle. Le Maroc risque d’affecter une partie de ses ressources à colmater les brèches au détriment de l’investissement.
F.N.H. : Mais le Maroc souffre toujours d’un service public coûteux et de qualité réduite…
D. B. : L’évaluation montre que l’efficacité est faible par rapport au coût : nous avons un service public qui coûte cher mais qui est peu rentable.
Il y a surtout un problème de gouvernance. C’est cette défaillance qu’on trouve à l’origine de tous les maux du service public.
Il faut faire preuve d’une grande ingéniosité managériale pour affecter d’une manière optimale les ressources. Des ressources limitées ajoutées à une mauvaise gestion donnent lieu à un coût extrêmement élevé.
F.N.H. : Il y a des secteurs très budgétivores avec un rendement limité ; est-ce que l’Etat peut faire des réductions ou du moins procéder à un redéploiement des ressources vers d’autres objectifs ?
D. B. : Le dernier rapport de la Banque mondiale sur l’enseignement est révélateur à plus d’un titre. Le Maroc consacre énormément de ressources à l’Education nationale avec des résultats qu’on pourrait qualifier de lamentables. Il ne s’agit pas simplement de dépenser de l’argent, mais surtout de dépenser intelligemment. Depuis qu’on parle de la réforme du secteur, plusieurs programmes de réformes ont été menés et se sont soldés par des échecs cuisants. Notre système éducatif ne forme pas des gens capables de se positionner sur le marché du travail. On forme des diplômés, pas des personnes qualifiées. Ces gens ont des diplômes mais pas de qualifications. J’ai cité le secteur de l’enseignement car il est typique. Il traduit parfaitement l’état du service public.
Pour la santé, par exemple, le secteur est miné par la corruption d’autant plus qu’on a un niveau de population pauvre élevé et qui nécessite une couverture sanitaire publique. Pour les autres secteurs budgétivores, on peut citer la Défense nationale ou l’Intérieur. Vu la situation du pays, le Maroc a besoin d’une armée forte et d’une administration territoriale à la hauteur pour faire face aux risques et menaces qui pèsent sur le pays. Il y a d’ailleurs une unanimité entre toutes les instances de l’Etat, la société civile et les citoyens sur la question.
F.N.H. : Mais l’armée ou la sûreté nationale, ce n’est pas uniquement l’enjeu du volet souveraineté ou sécuritaire car il y a aussi des marchés publics et des dépenses qui doivent être bien affectées ?
D. B. : Oui c’est vrai, ce sont deux administrations qui sont dotées de budgets colossaux Elles ont aussi des marchés publics ; elles font des appels d’offres. Mais je reviens sur la question de la gouvernance ; la bonne gouvernance est conditionnée par la transparence et par certains critères bien définis, surtout la logique des résultats, des objectifs et du contrôle.
F.N.H. : Parmi les dépenses, il y a celles relatives à la dette. Est-ce que vous pensez que le gouvernement a maîtrisé la gestion de ce volet ?
D. B. : Au niveau de la dette extérieure, je pense que oui. Cet effort a commencé avec Mohamed Berrada et a continué avec Oualalou qui a réalisé de bons résultats. On a eu recours aux recettes des privatisations et parfois à la bonne conjoncture pour absorber l’effet de la dette extérieure. Pour la dette intérieure, la vision est tout autre. Le Trésor, quand il a besoin de ressources, lance des emprunts. Le marché est fortement dominé par les banques qui ont un excédent de liquidité. Cet endettement de l’Etat se fait au détriment de l’investissement. C’est ce qu’on appelle l’effet d’éviction. Cet argent sera affecté en grande partie aux fonctionnements mais pas nécessairement à l’investissement.
F.N.H. : Une croissance des recettes fiscales à deux chiffres et une maîtrise des dépenses. Peut-on espérer un excédent budgétaire ou du moins arriver à la situation d’équilibre ?
D. B. : L’excédent, je ne pense pas mais l’équilibre, c’est réalisable. Tous les indicateurs qui existent laissent penser qu’on tend vers cet équilibre. Le problème majeur c’est d’accroître l’assiette de l’impôt. Or, l’assiette est gênée par la structure de l’économie marocaine, surtout l’informel et les PME. Le gouvernement a traqué quelques pistes mais cela reste limité.
Cette année, la part des privatisations dans le Budget n’a pas dépassé les 2%. Ça veut dire qu’on tend vers une situation budgétaire normale.
F.N.H. : Pourtant, les dépenses d’investissement ont sensiblement augmenté ces dernières années…
D. B. : Oui, la part de l’investissement est remontée à 30% et c’est excellent. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est qu’un rattrapage du retard des années précédentes où le taux d’investissement était décevant. Ce sont des arriérés accumulés qui ont gonflé ce Budget.


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