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Meryam Demnati membre de l'OADL
Publié dans Albayane le 17 - 10 - 2012

«Rendre à la langue amazighe la place qui lui revient de droit»
Meryam Demnati, de l'Observatoire amazigh des droits et libertés souligne que «l'intégration de la langue amazighe dans l'enseignement est toujours en situation de blocage». Entretien.
AlBayane : Onze ans après le Discours d'Ajdir et un peu plus d'une année après la constitutionnalisation de l'amazigh en tant que langue officielle, quelle évaluation faites-vous de la situation de la culture et langue amazighes ?
Meryam Demnati : A peine deux années après son intronisation, le Roi Mohammed VI prononce son discours désormais historique d'Ajdir, le 17 octobre 2001, premier intérêt sérieux pour nos revendications légitimes depuis l'indépendance, avec une relative reconnaissance de l'amazighité du Maroc. Mais durant dix ans, cet intérêt s'est heurté à la persistance des mentalités ségrégationnistes véhiculées par des sensibilités politiques foncièrement hostiles à l'amazighité. Des manœuvres ont abouti à faire échouer le projet de la promotion de l'amazighe dans de nombreux domaines, notamment dans l'enseignement et les médias. Assurément, l'officialisation de la langue amazighe aujourd'hui est un acquis très important, résultat de 50 ans de lutte sans relâche du mouvement amazigh et ses alliés politiques.
Mais un an après la constitutionnalisation de l'amazigh, quelle évaluation peut-on en faire ?
L'intégration de la langue amazighe dans l'enseignement après dix ans de bricolage est toujours en situation de blocage. Les médias publics ne jouent aucunement le rôle de promoteur de la diversité culturelle et linguistique instaurée par la nouvelle constitution. D'un autre côté, la 8e chaîne Tamazight, dépourvue de crédits financiers suffisants et de transmission terrestre pouvant permettre au simple citoyen marocain de la capter, ressemble étrangement à un ghetto. L'intégration de la langue amazighe dans les espaces et les institutions publiques est au compteur zéro. Malgré la circulaire du ministre de l'Intérieur, en date du 29 avril 2010, qui dispose qu'aucune interdiction ne doit frapper les prénoms amazighs, quelques bureaux d'enregistrement nationaux ou dans les ambassades du Maroc à l'étranger, continuent de refuser des prénoms amazighs. Le statut de langue officielle dans la constitution est censé protéger la langue amazighe contre toute tentative de minoration politique, juridique et sociale. La reconnaissance de deux langues officielles au Maroc ne signifie pas une confrontation entre elles ou la division du pays en deux nations comme prétendu par certains adeptes de l'idéologie de l'exclusion. Elle signifie au contraire la concrétisation de l'égalité entre les composantes du patrimoine marocain. Cependant, le retard accusé par la promulgation de la loi organique spécifique, annoncé par l'article 5, suscite des interrogations.
Où en est l'enseignement de la langue amazighe en 2012 ?
Les politiques d'éducation, depuis l'indépendance, n'ont été que plus catastrophiques les unes après les autres. L'ignorance de l'environnement socioculturel et linguistique de l'élève est une des principales causes de son dysfonctionnement. En 2003, le ministère de l'Education nationale, qui est responsable de l'enseignement de la langue amazighe, a adopté une formule dès le départ, celle d'une formation «initiale intensive de 15 jours» en langue amazighe, au profit des acteurs pédagogiques en exercice pour une éventuelle généralisation de la langue amazighe à tous les niveaux et sur tout le territoire national. Il s'agit ici d'enseignants et d'inspecteurs déjà en fonction. Ces acteurs devront de ce fait maîtriser de manière active ou passive cette langue en quelques jours. Traitement plutôt curieux pour introduire pour la première fois une langue maternelle dans le système éducatif, quand on sait que les autres langues en présence ont un régime totalement différent. Il s'agit, nous disait-on alors, d'une mesure transitoire destinée à doter le SEF de ressources humaines opérationnelles dans les plus brefs délais. En réalité, les scénarios courants depuis 2003 furent les suivants : plusieurs directeurs d'académie ou délégués réticents, et ayant leur propre position vis-à-vis de la langue amazighe, décident de boycotter ce processus et ne tiennent aucunement compte de ces notes ministérielles. Dans les rares Académies où des formations ont été organisées tant bien que mal, les enseignants peinent malgré tout dans leur tâche et le bénévolat des enseignants en exercice est chose courante. Un enseignant formé dans ce sens, ayant décidé de se débarrasser de ces cours d'amazigh, peut le faire sans être nullement inquiété. Aucun texte ne l'y contraint, qu'il soit enseignant du primaire ou formateur dans un CFI. Autre scénario propre à l'enseignement de l'amazighe, la discontinuité. En effet, les enfants qui ont bénéficié d'un enseignement de l'amazigh en première année s'étonnent que l'année suivante il n'y ait rien. Ils «sont passés» en deuxième, ensuite en troisième, mais leur langue maternelle peine à faire de même. L'horaire alloué à l'amazigh variera d'une heure à trois heures par semaine selon les humeurs et les manuels scolaires introuvables sur le marché. Comme pour les formations continues, la formation initiale est claudicante et à part quelques formateurs volontaires des Centres de formation des instituteurs (CFI) qui ont pris en charge l'enseignement des modules, aucune gestion sérieuse n'a été faite dans ce domaine. Bien que le ministère affirme avoir établi un plan prévisionnel et une carte scolaire pour accompagner la généralisation de la langue amazighe dans toutes les écoles et les centres, il s'avère que le dossier fut traité peu sérieusement. Il y a toujours eu un manque total de données statistiques fiables permettant de suivre l'évolution de l'intégration de l'enseignement/apprentissage de l'amazigh dans le SEF. Quant à l'université, aucun département de la langue et culture amazighes n'y a vu le jour jusqu'à présent comme il en existe pour les autres langues, mais ce sont quelques enseignants chercheurs des départements de français ou d'arabe qui assurent des modules depuis 2006 dans des filières ou master amazighes (Agadir, Oujda, Fès, Tétouan et Rabat) en plus des cours qu'ils assurent dans leur département d'attache. Beaucoup d'entre eux, surchargés, abandonneront en cours de route. La formule la plus adéquate pour une généralisation assurée dans les écoles primaires, collèges et lycées ainsi que dans les CRMEF, serait de recruter officiellement des enseignants spécialisés de la langue amazighe parmi les nombreux licenciés et masters des filières des études amazighes. Un budget devra nécessairement être débloqué à cet effet, ne serait-ce que pour rendre à la langue amazighe marginalisée depuis plus de 50 ans, la place qui lui revient de droit.
Que répondiez-vous aux détracteurs de la langue amazighe qui pensent qu'elle ne peut prétendre à une place de choix dans le paysage linguistique au Maroc ?
Les langues en tant que telles se maintiennent, se développent ou dépérissent, selon qu'elles font l'objet de soins ou restent à l'abandon, au gré des circonstances politiques ou idéologiques. Il serait faux d'attribuer le recul d'une langue à un simple manque de dynamisme ou à son incapacité à s'adapter au monde moderne. On entend ainsi affirmer que les langues comme l'amazigh sont condamnées à disparaître du fait qu'elles ne répondent plus aux exigences de la société contemporaine. Une telle affirmation résiste mal à l'examen. Il faut bien constater que le recul d'une langue a des raisons essentiellement politiques. Les politiques linguistiques sont des critères déterminants pour la vitalité d'une langue et sa fonction dans la société. D'autre part, les universitaires puis les chercheurs de l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) ont fourni durant ces dernières décennies, un travail académique considérable tant dans l'aménagement linguistique que dans les autres domaines des sciences sociales. La langue amazighe est pleine de ressources à plus d'un titre, et est à même de s'élever rapidement au rang des langues les plus aptes à véhiculer le savoir moderne. Réellement vivante - et toujours vivace en dépit des vicissitudes de l'histoire - elle est d'une grande malléabilité morphologique, grâce principalement à son système de composition lexicale. Elle ne demande qu'à faire ses preuves. Des moyens modernes de la linguistique et de la pédagogie ont été mobilisés pour que la langue amazighe soit standardisée et enrichie. Elle dispose de glossaires, de lexiques de base ou spécialisés qui permettent de confectionner la terminologie des institutions publiques, d'un corps professionnel, etc. L'introduction de l'amazigh dans certains domaines officiels via des formations intensives, est possible dès demain. Quant au travail des chercheurs, déjà très avancé, il continuera à être mené à bien si leur démarche n'est pas entravée.


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