Le Maroc, qui assure ce mois-ci la présidence du Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (CPS), annonce son intention de déposer un projet de résolution visant la réintégration de six Etats suspendus – le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Gabon, le Soudan et la Guinée – au sein de l'organisation continentale. Cette initiative inédite intervient alors que le continent fait face à une série de putschs sans précédent et suscite à la fois espoirs et interrogations sur l'avenir de la diplomatie africaine. Le Maroc a saisi l'occasion, lors d'une réunion du CPS de l'UA pour proposer le retour de ces pays exclus à la suite de coups d'Etat successifs. Depuis 2020, une vague de changements anticonstitutionnels a ébranlé l'Afrique de l'Ouest, centrale et de l'Est, conduisant l'UA à suspendre un nombre record de membres. Pas moins de six Etats africains sont actuellement mis à l'écart pour cause de putschs militaires, du jamais-vu depuis la création de l'organisation . Pour l'UA, qui compte 54 membres en temps normal, voir plus de 10% de ses Etats exclus constitue une situation extraordinaire. « Avec six pays africains suspendus en 2024 contre deux en 2022, il est urgent pour l'Union africaine de tirer les leçons de cette prolifération de coups d'Etat », alertait déjà l'an dernier l'ancien président ghanéen Nana Akufo-Addo , soulignant l'ampleur de la situation. Cette vague de suspensions est survenue entre 2021 et 2023, à la suite de coups de force militaires dans chacun de ces Etats. Tous ces pays ont en effet basculé hors de l'ordre constitutionnel en l'espace de trois ans. Le Mali a connu deux putschs en août 2020 puis mai 2021, portant les militaires au pouvoir à Bamako. En Guinée, le président Alpha Condé a été renversé en septembre 2021 par des forces spéciales, tandis qu'au Soudan, les généraux menaient un coup de force en octobre 2021 en pleine transition démocratique. Le Burkina Faso, confronté à une insurrection djihadiste, a subi un coup d'Etat en janvier 2022 – suivi d'un second en septembre de la même année. Plus récemment, le Niger a vu son président renversé par l'armée en juillet 2023, et le Gabon a basculé fin août 2023 lorsque l'armée a déposé le régime Bongo au lendemain d'élections contestées. Conformément aux principes de l'UA, chacun de ces six pays a été immédiatement suspendu de l'organisation panafricaine après ces événements . L'Union africaine applique en effet une politique de « tolérance zéro » vis-à-vis des changements anticonstitutionnels de gouvernement, prévoyant la suspension automatique des Etats où survient un coup d'Etat ou un putsch militaire. Le Maroc en première ligne diplomatique C'est dans ce contexte que le Maroc, membre de l'UA depuis sa réintégration en 2017, s'affiche en fer de lance d'une approche volontariste. En sa qualité de président du CPS pour le mois en cours, Rabat a pris l'initiative de convoquer une série de consultations informelles avec les pays en transition politique concernés. Mardi dernier, une réunion virtuelle a rassemblé les ambassadeurs des six Etats suspendus (Mali, Burkina, Niger, Guinée, Soudan, Gabon) et les quinze membres du Conseil de paix et de sécurité, sous la houlette de l'ambassadeur marocain Mohamed Arrouchi . L'objectif affiché par la présidence marocaine était clair : « intercéder pour la réintégration » de ces pays frères au sein de la « grande famille panafricaine ». Durant ces échanges, les représentants de ces pays ont pu faire le point sur l'avancement de leur processus de transition et réitérer leur désir de renouer avec les instances continentales. Ces gouvernements de transition plaident de longue date pour la fin de leur isolement diplomatique. Dès février 2023, le Mali, le Burkina Faso et la Guinée avaient officiellement demandé à l'UA la levée de leur suspension, déplorant les « sanctions imposées » à leur encontre . Aujourd'hui, ils voient dans l'initiative marocaine un signe encourageant. « Nous saluons l'engagement du Royaume du Maroc à nos côtés. Maintenir un dialogue régulier avec l'UA est essentiel pour comprendre nos attentes et favoriser un accompagnement adapté », confie un diplomate ouest-africain proche d'une des pays exclus. Au CPS, l'ambassadeur Arrouchi a insisté sur la nécessité d'écouter sans préjugés ces Etats en transition : « Notre réunion vise à renforcer le dialogue avec les Etats en transition, à les écouter et à identifier ensemble les meilleures voies pour favoriser la stabilité, la paix et leur retour à l'ordre constitutionnel », a-t-il déclaré en introduction des consultations. Lire aussi : Arusha: Le Maroc préside un programme d'initiation pour les nouveaux membres du CPS de l'UA Fort de ces échanges constructifs, le Maroc a décidé de porter le débat sur le terrain politique en soumettant une résolution formelle au Conseil de paix et de sécurité. « C'est avec un profond sens de responsabilité et un engagement sans faille en faveur de l'unité, de la paix, de la stabilité et du progrès de notre cher Continent que le Royaume du Maroc a convoqué ces consultations », a souligné le diplomate marocain, se faisant l'écho de l'approche panafricaine prônée par Rabat . Autrement dit, il est temps selon le Royaume de « ne pas abandonner » ces pays en transition, mais au contraire de les soutenir activement pour les ramener dans le giron de l'Union. Cette posture conciliante s'inscrit dans la continuité de l'engagement africain du Maroc, qui cherche à jouer un rôle de médiateur et de fédérateur au sein de l'UA. Unité africaine vs. isolement des concernés Derrière la question de la réintégration de ces six Etats se profilent d'importants enjeux géopolitiques pour le continent. Le premier défi est celui de l'unité africaine elle-même. Plus ces pays restent en marge de l'UA, plus le risque d'une Afrique à deux vitesses se précise, avec d'un côté les Etats « légitimes » siégeant dans les instances continentales, et de l'autre des régimes militaires ostracisés susceptibles de former leur propre bloc. On a vu émerger une forme de solidarité entre certains de ces pays sanctionnés : le Mali et le Burkina Faso ont conclu en 2023 un pacte d'alliance avec le Niger (l'Alliance des Etats du Sahel), se posant en front commun face aux pressions de la CEDEAO notamment . Ces Etats frappés d'isolement ont même évoqué une sortie collective de certaines organisations régionales jugées hostiles. Leur marginalisation prolongée a encouragé la constitution de regroupements parallèles, affaiblissant l'intégration continentale que promeut l'UA. Par ailleurs, l'éviction de ces gouvernements militaires des cercles diplomatiques traditionnels a ouvert la porte à de nouveaux acteurs sur la scène africaine. Isolés par les sanctions de l'UA et de la CEDEAO, le Mali, le Burkina Faso ou la Guinée ont cherché du soutien auprès de partenaires alternatifs, en premier lieu la Russie. Moscou n'a pas caché son appui à certaines Etats, proposant coopération sécuritaire et économique en échange d'une influence dans ces pays. L'arrivée du groupe Wagner au Mali et le discours anti-français de Bamako ou Ouagadougou illustrent ce basculement d'alliances. Pour l'UA, réintégrer ces Etats permettrait de les arrimer à nouveau au continent, et d'éviter qu'ils ne tombent durablement dans des orbes extérieures échappant au contrôle africain. En renouant le dialogue institutionnel avec le Mali ou le Niger, l'organisation panafricaine espère regagner un levier d'influence face à d'autres puissances impliquées sur le terrain. Cependant, cette réintégration n'est pas sans poser la question des principes démocratiques de l'UA. Depuis l'adoption de sa Charte sur la démocratie et la gouvernance, l'Union africaine s'est bâtie sur un refus catégorique des prises de pouvoir par la force. Lever les suspensions sans contrepartie claire pourrait être perçu comme un dangereux précédent. Certains observateurs redoutent qu'un retour précipité des exclus au sein de l'UA n'envoie un message de laxisme, voire d'encouragement indirect, aux candidats aux coups d'état d'autres pays. « L'UA doit faire attention à ne pas banaliser les coups d'Etat en réintégrant ces régimes avant même qu'ils n'aient organisé de véritables élections », prévient un analyste politique à Accra, favorable à une ligne dure. Des Etats démocratiques comme le Ghana ou le Nigeria pourraient exprimer des réticences lors du vote au CPS, au nom de la défense des normes démocratiques. L'efficacité des sanctions en question La démarche marocaine relance plus généralement le débat sur l'efficacité des sanctions et suspensions dans la prévention des crises politiques en Afrique. Malgré les mises à l'index successives de Khartoum, Bamako, Conakry ou Ouagadougou, la « contagion » des putschs ne s'est pas enrayée ces dernières années, bien au contraire . Entre 2019 et 2023, sept pays africains ont été suspendus par l'UA après des changements anticonstitutionnels de gouvernement , et deux d'entre eux (Mali, Burkina) ont même connu des coups d'Etat à répétition. Ce constat d'échec amène de plus en plus de responsables africains à s'interroger. « Les sanctions n'ont pas empêché la prolifération des coups d'Etat » admet un diplomate de l'UA, qui évoque la nécessité de « repenser les mécanismes d'incitation au retour à l'ordre constitutionnel ». L'organisation panafricaine elle-même a reconnu la limite de son approche actuelle : en mars 2024, un forum de réflexion de l'UA à Accra a été consacré aux « changements anticonstitutionnels de gouvernement », afin de trouver de nouvelles parades pour freiner les putschs . La volonté de Rabat de réintégrer les Etats en transition s'inscrit ainsi dans un mouvement plus large de réévaluation des stratégies panafricaines face aux crises de gouvernance. Dans cette optique, la réintégration pourrait s'accompagner de conditions et d'un suivi étroit. Plutôt qu'un blanc-seing aux pouvoirs militaires, le projet de résolution marocain devrait appeler ces gouvernements de transition à respecter les engagements pris envers leurs populations et l'UA. Chaque pays dispose d'une feuille de route vers un retour à l'ordre constitutionnel – élections présidentielles et législatives prévues d'ici 2024-2025 pour le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Gabon, et négociations politiques à mener pour le Soudan et le Niger. L'UA pourrait conditionner la fin de la suspension à des progrès tangibles sur ces échéances. Un accompagnement diplomatique et technique renforcé serait également mis en place pour aider ces Etats à organiser des scrutins crédibles et à réformer leurs institutions. « Il ne s'agit pas de cautionner les juntes, mais de les encourager activement à tenir leurs promesses de transition », résume un expert des processus électoraux africains. Quelles perspectives à court et moyen terme ? Le projet de résolution marocain sera soumis au vote des membres du Conseil de paix et de sécurité de l'UA lors de sa prochaine réunion consacrée à ce sujet. Pour être adopté, il devra rallier un consensus suffisant au sein de cet organe de 15 membres, où siègent notamment des pays d'Afrique australe, de l'Est et de l'Ouest aux positions variées. Si le texte est approuvé, ce serait un signal politique fort : les six pays suspendus pourraient alors être invités à reprendre leur place dans les réunions de l'Union africaine, probablement de manière graduelle. On pourrait imaginer par exemple une participation partielle dès le prochain sommet de l'UA, assortie d'une surveillance du respect des calendriers de transition. Une réintégration progressive permettrait de sauver la face de tous les acteurs : l'UA montrerait qu'elle garde le cap sur ses valeurs démocratiques tout en faisant preuve de pragmatisme, et les régimes militaires prouveraient leur bonne foi en collaborant avec l'organisation. Dans le cas où la résolution ne passerait pas l'étape du CPS – par crainte de brader les principes de l'UA –, les Etats suspendus resteraient temporairement en dehors du giron continental. Le Maroc aura néanmoins réussi à ouvrir une brèche diplomatique et à mettre la question sur la table. « Le débat est désormais lancé sur la manière de gérer ces transitions autrement que par l'isolement », note un observateur à Addis-Abeba. À court terme, la pression restera donc sur les juntes pour qu'elles organisent des élections crédibles le plus vite possible, condition sine qua non à un retour automatique au sein de l'UA. Sur le moyen terme, l'initiative marocaine pourrait préfigurer une évolution des pratiques de l'Union africaine. Face à la multiplication des crises, l'UA cherche un équilibre entre la fermeté normative et l'inclusion constructive. La leçon tirée par beaucoup est qu'il faut traiter non seulement les symptômes (les coups d'Etat) mais aussi les causes profondes : gouvernance déficiente, insécurité, pauvreté et contestations populaires. « Il importe que ces pays ne se sentent pas abandonnés, mais qu'ils bénéficient d'un accompagnement multidimensionnel », insistait l'ambassadeur Arrouchi lors des consultations , en référence à l'aide sécuritaire, économique et humanitaire nécessaire pour stabiliser les Etats en transition. Dans cette perspective, la réintégration au sein de l'UA offrirait un cadre de soutien et de dialogue bienvenu pour le Mali, le Burkina, le Niger, le Gabon, le Soudan et la Guinée. Reste à concrétiser cette ambition par des actes. À l'échelle continentale, le choix qui se profile est délicat : faut-il rester inflexible envers les pays exclus au risque de fracturer l'unité africaine, ou bien les réembrasser au sein de la famille panafricaine en misant sur la persuasion et l'accompagnement ? Le pari du Maroc est qu'en tendant la main à ces pays en transition, l'Afrique favorisera leur retour à l'ordre constitutionnel plus sûrement que par l'exclusion. Le défi pour l'Union africaine sera de donner corps à cette vision sans renier ses principes fondateurs. Les prochains mois diront si cette approche trouve écho auprès des dirigeants du continent et si elle permet d'écrire une nouvelle page, plus apaisée, de la diplomatie africaine.