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Une manie itérative?
Publié dans L'observateur du Maroc le 14 - 01 - 2010

Pour qui jette un coup d’œil un peu curieux sur l’histoire récente du Royaume, il ne peut que relever un phénomène politique constant, celui de la création des partis nouveaux, toujours dans le sillage et au service du pouvoir en place. Une manie itérative.
L’Istiqlal, l’organisation des leaders Allal El Fassi, Ahmed Balafrej et les autres épigones (Ben Barka et ses camarades quadragénaires), a sans conteste mené - et gagné - le combat conduit contre les colonialismes français et espagnol, pour faire retrouver une souveraineté perdue, et cela sur au moins une partie du territoire que revendiquait le peuple marocain. Le discours officiel, dès l’an I de l’indépendance en 1956, prônait résolument une ligne affirmant une évolution par étapes. Il s’agissait, selon la vulgate officielle, de regrouper les morceaux épars dans le sud saharien comme à l’est sur la Hamada, particulièrement, d’user de moyens diplomatiques et pacifiques pour parfaire l’intégrité du territoire du pays qui devait idéalement au départ s’étendre, sans solution de continuité, jusqu’aux bords du Fleuve Sénégal. De fait, s’il était rapidement procédé, notamment sous la férule du redoutable Prince héritier Moulay Hassan, à la rapide dissolution de l’Armée de libération nationale - qui n’était entrée en action que tardivement, dans le courant de l’été 1955, le Maroc commença par récupérer, en avril 1956, toute la zone Nord du protectorat espagnol (une espèce de sous-location qui avait été concédée par la France à Madrid, en toute illégalité) ; puis ce fut le tour de Tanger, considérée comme «ville à statut international», depuis le début des années vingt, à réintégrer le giron du Royaume (en mai 1956) ; puis en avril 1958 fut récupérée la bande de Tarfaya des mains de l’armée espagnole et enfin, pour clore cette première période, il y eut la réintégration, le 30 juin 1969, de la petite enclave atlantique d’Ifni.
Une reconnaissance, comme implicite et allant de soi de la Mauritanie, devenue déjà indépendante depuis le 28 novembre1960 contre le Maroc, libéra Rabat d’une hypothèque désagréable et permit à Hassan II de faire de la libération du Sahara marocain sa principale préoccupation et par là même la grande Affaire du Règne. A partir de l’anniversaire royal du 9 juillet 1974, fut lancée officiellement l’offensive décisive de l’intégration de la province saharienne méridionale, que le dictateur espagnol le généralissime Francisco Franco préparait, avec détermination, à une indépendance pleine et entière.
La stratégie du Souverain marocain parut concluante, puisqu’après le coup de génie de la «Marche Verte» enclenchée le 6 novembre 1975, le Maroc put grâce à l’accord tripartite de Madrid conclu avec l’Espagne et la Mauritanie, hisser le drapeau national sur Laâyoune au début de l’année 1976, alors que l’armée espagnole pliait, en toute urgence, ses bagages et retirait toutes ses troupes dès la fin mars de la même année.
Les événements se précipitèrent alors d’une manière haletante et mettaient dangereusement les deux pays maghrébins en situation de guerre franche au début pour, depuis la proclamation de la «République arabe sahraouie démocratique» (R.A.S.D.), devenir un conflit multiforme entre Rabat et Alger par guérilla polisarienne interposée. On connaît la suite et la situation à laquelle on est arrivé aujourd’hui, sans perspective réelle d’une quelconque solution définitive, acceptée internationalement et qui sauvegarderait les intérêts légitimes et historiques de la nation marocaine.
Dans cette chronique marocaine d’après l’indépendance (bien imparfaite, on s’en aperçoit à la lecture de cette introduction), le Royaume, qui apparaissait comme un Etat où le pouvoir ne pouvait qu’être dévolu à une monarchie alaouite restaurée mais qui devait faire une large place auprès d’elle à un parti de l’Istiqlal, aux ambitions clairement hégémoniques, comme ailleurs dans tous les pays nouvellement émancipés au Maghreb, en Afrique ou en Asie où existait un parti nationaliste puissant.
La toute première tentative des Istiqlaliens de s’installer prédominants dans le gouvernement, sans partage, parut se dérouler apparemment sans anicroches majeures, puisqu’après quelques mois, le challenger traditionnel du parti de Allal El Fassi, le «Parti démocratique de l’Indépendance», le Hizb Choura, ne tarda pas à être éloigné des cercles du pouvoir et l’on assista alors, en mai 1958, à la constitution d’un cabinet ministériel homogène et monocolore sous la présidence du vieux leader nationaliste Ahmed Balafrej.
En ces deux ans d’après l’indépendance, une première tentative de briser la prédominance de l’Istiqlal, qui s’installait en toute bonne conscience de cette prééminence autoproclamée héritée après au moins la vingtaine d’années de combat anti-colonial, fut entreprise par un groupe d’anciens résistants emmenés par le docteur Abdelkrim Khatib accompagné de l’ex-officier de l’armée française Mahjoubi Aherdane, qui se résolurent à monter une organisation politique neuve à laquelle ils donnèrent le nom de «Mouvement populaire». L’avènement de ce nouveau venu se heurta tout de suite à l’hostilité déclarée de l’Istiqlal, qui n’avait nullement envie de faire une place dans le paysage politique national à quiconque ni à qui que ce soit. Le «Mouvement populaire» n’obtint finalement sa légalisation qu’en février 1959, après que le Roi a imposé aux pouvoirs publics de régulariser une situation qui devenait intenable. On ne comprenait pas jusque-là le pourquoi de toutes les lenteurs et des divers obstacles mis sur le chemin du nouveau parti, qui avait bénéficié pourtant du soutien et de l’encouragement du Premier ministre - par deux fois - du début de l’indépendance et qui n’était pas en particulière odeur de sainteté auprès des tenants du parti de l’Istiqlal, M’barek Bekkaï surtout, fort proche du roi Mohammed V.
Une autre initiative devait marquer d’une façon considérable la sphère politique marocaine. Il s’agit de la scission spectaculaire au sein de l’Istiqlal donnant naissance à l’«Union nationale des forces populaires», qui se situa d’emblée en janvier 1959 au centre gauche. Est-ce le hasard qui fit alors que cela se soit passé sous le gouvernement dont la présidence était échue à une importante personnalité de gauche, Abdallah Ibrahim, soutenue fermement par la mouvance syndicaliste ? Ce n’était donc pas une nouveauté, et ce ne sera encore pas une innovation que l’on voit apparaître, surgir, provoquer ou se former des partis politiques nouveaux par leurs proclamations tout au moins conçus, élaborés, inventés, aménagés par une autorité prépondérante du Royaume, sinon par le souverain lui-même. Le F.D.I.C., le R.N.I., l’U.C. ont été à l’évidence imaginés et bâtis par le pouvoir royal, directement ou indirectement, pour s’assurer d’une force malléable, docile et de préférence soumise au palais. Cette tentation, même Mohammed V n’y a apparemment pas pu résister, puisque c’est sous son règne qu’est né, avec difficultés certes, le «Mouvement populaire» précité et même cette «Union nationale des forces populaires» de gauche. On peut l’affirmer - en forçant un peu - même si on doit nuancer et souligner que ces deux organisations n’ont bien sûr pas été mises en orbite d’une manière artificielle à l’instar de ce qu’on verra plus tard sous Hassan II. Loin s’en faut…
Aujourd’hui, le «Parti authenticité et modernité», qui est en train de jouer sérieusement et sans excessive aménité des coudes sur la scène politique, peut-il être incorporé dans cette catégorie des constructions de commande aux objectifs improbables ? Nous avons dit que ce n’était pas si simple que cela.


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