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Vous carburez aux algues ou au pétrole ?
Publié dans Les ECO le 08 - 07 - 2010

Existe-t-il une alternative aux combustibles fossiles ? Si la question est tout à fait légitime à l'ère du développement durable, il faut dire que les solutions proposées ne font pas l'unanimité. Les biocarburants à base de maïs, de colza ou de plantes sucrières entrent dans ce cas de figure, principalement parce qu'on leur repproche de constituer une menace pour la sécurité alimentaire. Pourtant, il existe une alternative qui commence à gagner en popularité : les algo-carburants. Mais la question à se poser demeure celle de savoir si ces carburants de 3e génération sont viables économiquement ? Et le Maroc (grand producteur d'algues) dispose-t-il de la technologie nécessaire à l'exploitation des algues comme source d'énergie renouvelable ? Analyse.
Des algues friandes de CO2
«Le potentiel de valorisation des algues est énorme», estime Hassan Sentissi, président de la Fenip (Fédération nationale des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche). En matière de valorisation de la biomasse, les micro-algues présentent, en effet, des caractéristiques assez intéressantes. Une importance principalement liée à leur rendement de croissance et de production, le potentiel est dix à trente fois supérieur aux meilleures cultures agricoles conventionnelles. Pour les cultiver, donc, nul besoin d'eau potable ou de terres arables, et encore moins de produits phytosanitaires. Le procédé est assez simple : il suffit de créer des lagunes artificielles en bord de mer, de les alimenter en micro-algues et de laisser la nature suivre son cours. La biomasse algale pouvant doubler en 24h, à condition toutefois de l'alimenter convenablement. Et c'est là que le développement de ce créneau se révèle particulièrement intéressant d'un point de vue écologique, car les algues s'alimentent principalement de CO2. «De par leur nature, les micro-algues ont une fonction purificatrice très importante », affirme Mohamed Smani, directeur de l'Association marocaine pour la recherche et développement (AMRD). Une caractéristique qui a poussé les chercheurs à développer un concept intéressant : coupler les bassins de production d'algues avec des centrales thermiques, des cimenteries, ou tout autre type d'unité industrielle rejetant du CO2 (ce qui au fond est le cas de toutes les usines). On peut même se servir des eaux usées pour alimenter ces bassins, ce qui permettrait de faire l'économie de stations d'épuration de ces eaux avant leur rejet en pleine mer ! Ainsi, la présence de CO2 associé à un ensoleillement optimal permet d'accélérer au sein des bassins de culture le processus naturel de photosynthèse opéré par les micro-algues en pleine mer. Pendant leur croissance, elles accumulent des lipides qui, pour certaines espèces, peuvent constituer jusqu'à 70% de leur masse. Et cette graisse est justement la principale matière première nécessaire à la fabrication des algo-carburants. Maintenant, si cultiver des algues est relativement aisé et peu coûteux, qu'en est-il de la partie industrielle, qui consiste en la transformation de la graisse issue des micro-algues en carburant ? «C'est l'une des principales contraintes au développement de cette technologie, elle nécessite des investissements importants en infrastructures et en R&D», souligne Mohamed Smani. Pourtant, il semble que cette barrière technologique ne soit pas si infranchissable que ça.
Même raffinage que le pétrole, pour un baril entre 80 et 90 dollars
La graisse extraite des algues est transformée en huile par un procédé dit d'hydrogénation catalytique. La complexité de cette appellation ne cache aucune technologie révolutionnaire, bien au contraire. Le même procédé est utilisé depuis des années pour obtenir de la margarine à partir d'huiles végétales. Une fois obtenue, cette huile peut être transformée en carburant moyennant raffinage. Ce qui nous renvoie à un autre point en faveur des algo-carburants : «leur technique de raffinage est similaire à celle du pétrole», témoigne Said Mouline, directeur de l'Aderee (Agence pour le développement des énergies renouvelables et de l'efficacité énergétique – voir entretien). En clair, cette nouvelle génération de carburants est compatible avec les infrastructures pétrolières actuelles de traitement et de distribution, ce qui s'avère un argument de taille pour le développement de cette filière énergétique. Toutefois, ce développement reste tributaire de la rentabilité économique de la production et du raffinage de l'huile extraite des micro-algues. Parmi les différents procédés permettant de produire des algo-carburants, le plus approprié dans le cas du Maroc semble celui des bassins alimentés par les eaux usées. Des estimations ont permis de déterminer le prix de revient d'un baril d'algo-carburant entre 80 et 90 dollars US, en fonction de la technologie disponible aujourd'hui. Bien que le baril de pétrole tourne autour de 72 dollars cette semaine, sa moyenne annuelle est tout de même de 83 dollars. En tenant également compte du fait que le pétrole est une ressource non renouvelable qui s'épuisera bien un jour ou l'autre, le développement de la filière des algo-carburants au Maroc permettrait de contribuer à l'autonomie énergétique du pays avec une rentabilité économique égale, sinon supérieure, aux projets basés sur le solaire ou l'éolien. Bien que cette rentabilité soit basée sur des estimations, en raison du peu d'informations d'ordre économique qui circulent sur les principaux projets pilotes qui ont vu le jour (compétition oblige), on peut anticiper sur le fait que l'évolution des politiques environnementales permettra d'intégrer les coûts environnementaux aux calculs conventionnels de rentabilité. Malgré les pressions exercées par l'industrie pétrolière et certains groupes d'intérêt qui sont plus disposés à favoriser les aspects économiques qu'environnementaux, le développement des algo-carburants reste une alternative beaucoup plus réaliste que les biocarburants, évitant ainsi de répéter le scénario de 2006 où le cours du maïs avait doublé pour cette raison. Par ailleurs, les conditions climatiques requises à l'émergence de la filière des algo-carburants, que l'on rencontre principalement dans les pays en voie de développement, pourraient à terme contribuer à l'augmentation du niveau de vie dans ces pays. Certains experts y voient même une bonne façon de réguler les flux migratoires Sud-Nord grâce aux emplois créés par l'exploitation des algo-carburants ! La quintessence du développement durable en somme !
Said Mouline
Directeur de l'ADEREE
«La 1e plateforme pilote de production d'ici la fin de l'année»
Les Echos quotidien : En marge du plan solaire, l'exploitation d'autres formes d'énergies vertes est-elle à l'ordre du jour ?
Said Mouline : La réflexion a déjà été entammé en la matière. Bien que le Maroc ait fait le pari de remédier à sa dépendance énergétique par le recours aux énergies solaire et éolienne, nous suivons également d'autres pistes. La valorisation de la biomasse en fait partie. Ainsi, la technologie nous permet de tirer parti de nombreuses formes de déchets. Certains projets sont d'ores et déjà opérationnels, comme la valorisation des déchets agricoles pour produire de l'énergie, ce qui permet d'alimenter une unité de production. L'expérience peut être dupliquée, il nous suffit pour cela, de mener une démarche concertée, en créant une synergie entre les différentes parties prenantes, publiques comme privées.
Dans ce contexte, le développement des algo- carburants est-il viable au Maroc ?
Plusieurs chercheurs se sont déjà penchés sur le sujet, pour déterminer si ce type de carburant pouvait constituer une alternative viable aux combustibles fossiles. Avec l'évolution technologique, des solutions pratiques se sont développées, ce qui a permis à de nombreux projets de voir le jour, tout autour du globe. Le Maroc n'est pas en reste, d'autant plus que nous disposons d'atouts naturels qui jouent en faveur de cette piste. Ces projets nécessitent la création de grandes lagunes en bord de mer pour cultiver les algues, ainsi qu'un ensoleillement optimal pour favoriser la photosynthèse. Avec plus de 3.000 km de côtes, et plus de 300 jours de soleil par an, il était évident que la production de carburant à partir de micro-algues était une option tout à fait envisageable. Elle est même plus intéressante que les biocarburants, dans le sens où les algo-carburants nécessitent beaucoup moins de surface, et ne remettent pas en cause la sécurité alimentaire.
Encore faut-il disposer de la technologie nécessaire...
Nous y travaillons. D'abord, le raffinage de ce type de carburant ne pose pas de problème, car la technologie est identique à celle nécessaire au raffinage du pétrole. De plus, nous avons signé des partenariats avec des sociétés étrangères pour développer cette nouvelle génération de carburants dans notre pays. Je ne peux pas entrer dans les détails, mais je peux vous dire que le Maroc disposera de sa 1re plateforme pilote de production d'algo-carburants d'ici la fin de l'année, ce qui nous permettra de disposer de la bio-technologie nécessaire à la sélection des espèces de micro-algues, et d'affiner les formules de récupération et de traitement. À terme, c'est une véritable unité de production de carburant «vert» qui verra le jour.
Des avions qui volent aux algues!
Bien que la production d'algo-carburants à l'échelle industrielle n'ait pas encore débuté, cela n'a pas empêché les professionnels de mener des essais pour en tester la viabilité. Dans l'industrie automobile, PSA teste actuellement le B30, un carburant composé à 30% d'algo-carburant et à 70% de gasoil. L'un des objectifs de cette expérience est de tester la compatibilité des algo-carburants avec les moteurs diesel, bien que, pour la petite histoire, l'ingénieur allemand, Rudolph Diesel, ait conçu son fameux moteur pour fonctionner à l'huile végétale ! Le transport aérien n'est pas en reste. Boeing a réussi à faire décoller un avion militaire grâce à un mélange composé à moitié d'algo-carburant. Mais c'est son concurrent Airbus qui semble avoir une longueur d'avance en la matière. Le constructeur européen est, en effet, le premier à avoir fait voler un bi-moteur uniquement grâce aux algo-carburants. Fier de ce succès, le staff technique d'EADS a d'ores et déja annoncé la couleur : faire voler 10% de leur flotte grâce aux algues d'ici 2040 ! D'autres sociétés continuent d'investir ce créneau porteur. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les recherches sur les algo-carburants remontent à plus de 4 décennies, et les investissements continuent d'affluer. À titre d'exemple, plus d'un milliard et demi de dollars ont déja été investis aux Etats-Unis.


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