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Les Marocains ont-ils du plomb dans l'aile?
Publié dans La Gazette du Maroc le 25 - 10 - 2004


Contamination par le plomb
Si les symptômes d'une exposition à de grandes quantités de plomb sont facilement observables, les cas graves demeurent rares. Par contre, les effets cumulatifs de petites doses sont difficiles à cerner et beaucoup plus fréquents. Partout dans le monde, à différents degrés, les populations sont exposées à ce métal lourd dont les effets insidieux sont irréversibles. Quels risques courent les Marocains?
Un rapport publié plus tôt cette année par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) s'intéresse à divers facteurs de risque influençant la santé des enfants au niveau mondial. Il dresse, entre autres, un portrait peu reluisant du Maroc au niveau de la contamination par le plomb. Ici comme ailleurs, les sources de contamination sont multiples : l'air, l'eau, ainsi que certaines habitudes de vie multiplient nos rencontres journalières et inconscientes avec ce métal. Pourtant, quand on examine les données disponibles, les conclusions sont difficiles à tirer. Il n'existe en fait que très peu d'études sur la contamination au plomb dans le Royaume, en raison, entre autres, des coûts très élevés de l'équipement nécessaire à leur réalisation. Les résultats actuellement utilisés pour dresser des conclusions au niveau national ont été obtenus dans le cadre d'une étude réalisée à Rabat en 1997 par le Centre anti-poisons du Maroc. “Les études que nous avons faites chez l'homme démontrent qu'il y a une contamination un peu supérieure à la normale, mais qui est sous la norme de l'Organisation mondiale de la santé (OMS)”, explique le Dr R. Soulaymani Bencheikh, directrice du Centre anti-poisons.
Les résultats obtenus indiquent une plombémie (quantité de plomb dans le sang) moyenne de 8.7 µg/dl (microgrammes par décilitre) – l'OMS fixe à 10 µg/dl le niveau ne devant pas être dépassé pour la population en général, et à 70 µg/dl pour les ouvriers étant constamment exposés à de fortes doses. En comparaison, le niveau moyen de plombémie en France est d'environ 6.5 µg/dl et de 2.3 µg/dl aux Etats-Unis. “En effet, 8.7 µg/dl ce n'est pas très élevé”, affirme le Dr Annette Prüss-Üstün, scientifique à l'OMS. “Le problème vient du fait que 8.7 µg/dl est une moyenne. Cela veut dire que certaines personnes auront probablement des niveaux plus bas, alors que d'autres auront des niveaux plus élevés, et ce sont ces gens là qui sont le plus à risque”.
Une image floue
Difficile, donc, d'avoir une image claire de la situation au Maroc, puisque l'étude menée par le Centre anti-poisons ne s'intéressait qu'à 385 donneurs de sang recrutés au centre de transfusion de Rabat. Les analyses ont été effectuées sur lesdits échantillons sanguins en raison de leur disponibilité. “C'est une population qui était très hétérogène [au niveau des résultats obtenus]”, affirme le Dr C.E. Kassouani, principale responsable des recherches. Des résultats pouvant parfois varier de plus de 6 µg/dl ont été enregistrés, ce qui laisse croire qu'une étude exhaustive sur un grand nombre d'individus pourrait modifier à la hausse – ou à la baisse – le taux moyen observé.
“On ne peut pas dire grand-chose parce qu'il n'y a pas beaucoup d'études [sur le sujet],” avoue Mme Soulaymani, soulignant l'importance de réaliser des recherches plus poussées. Le Centre anti-poisons sera d'ailleurs bientôt en mesure de réaliser plus facilement ses recherches sur la contamination au plomb, puisqu'il vient de se porter acquéreur d'un système d'absorption atomique qui lui permettra d'effectuer ses propres analyses. Les tests réalisés dans le cadre de l'étude menée en 1997 avaient dû être effectués dans un laboratoire français.
Des effets subtils
“L'exposition au plomb a été associée à plusieurs problèmes de santé, dont la réduction du quotient intellectuel, la violence, l'augmentation de la pression artérielle et des problèmes cardiovasculaires chez les adultes, ainsi que, dans des cas plus graves, l'anémie et les problèmes gastro-intestinaux”, explique le Dr Prüss-Üstün. “Comme la plupart de ces effets sont peu spécifiques, ils ont rarement été identifiés comme directement reliés au plomb”. Lorsque de tels symptômes surviennent, diverses causes sont généralement pointées du doigt, mais le plomb figure rarement parmi les principaux suspects.
“Les médecins ne pensent pas à ce genre de diagnostic”, explique le Dr Soulaymani, ajoutant que les cas de contamination au plomb répertoriés par le Centre anti-poisons sont peu nombreux. “Il faut sensibiliser les médecins et leur montrer que c'est un problème qui existe”, soutient-elle. Le Centre anti-poisons n'a jusqu'à présent reçu aucune réclamation pour maladie professionnelle liée au saturnisme (intoxication au plomb), souligne le Dr Moncef Idrissi, spécialiste en médecine du travail et en toxicologie industrielle. “Ça ne veut pas dire que ça n'existe pas”, dit-il. La difficulté réside dans la nature subtile et cumulative des effets du plomb sur l'organisme. “Normalement, on dit qu'il y a un danger à partir d'un certain niveau, mais en fait il peut ne pas y avoir d'effet immédiat; cela peut être cumulatif”, explique le Dr Soulaymani.
Les effets irréversibles du plomb seraient particulièrement préoccupants chez les enfants en bas âge, puisqu'ils peuvent engendrer des problèmes de développement cérébral. Selon l'OMS, même des quantités minimes de plomb pourraient avoir des conséquences néfastes à long terme. Ainsi, une plombémie de seulement 5 µg/dl pourrait se traduire par une réduction, bien que subtile, du quotient intellectuel d'un enfant. Chez les adultes, un niveau comparable pourrait contribuer à augmenter la tension artérielle, ce qui pourrait entraîner des maladies cardiovasculaires.
Les 1001 visages du plomb
Les sources de contamination sont multiples et généralement difficiles à éviter. Par exemple, l'essence plombée représente une source importante d'émission de plomb dans l'atmosphère. Bon nombre de pays ont d'ailleurs vu leur taux de contamination réduit de façon considérable en bannissant l'usage du plomb dans le carburant automobile. Par contre, au Maroc, puisque plus de 90 pour cent des véhicules fonctionnent au gasoil, l'effet de telles mesures serait moins dramatique. Les canalisations et soudures de plomb autrefois utilisées dans les réseaux d'alimentation en eau potable représentent aussi une source de contamination. Une étude a été réalisée sur l'eau potable dans toutes les régions du Maroc, explique le Dr Kassouani. “Il y a quelques foyers où l'eau du robinet était à 50 parties par million (ppm), mais en général c'était beaucoup plus bas”, ajoute-t-elle. La norme actuelle en vigueur au pays situe la valeur à ne pas dépasser à 50 ppm, une valeur qui devrait, selon les directives européennes, atteindre 10 ppm d'ici 2023. L'ensemble du réseau de distribution publique a déjà été remplacé et ne constitue plus un risque de contamination. “L'ONEP a fait un effort extraordinaire pour changer toutes les canalisations”, explique le Dr Soulaymani. Par contre, les canalisations se situant à l'intérieur des propriétés privées relèvent des propriétaires qui doivent être davantage sensibilisés à utiliser les canalisations en cuivre. Les peintures autrefois utilisées à l'intérieur des bâtiments contiennent une quantité de plomb pouvant représenter un danger considérable de contamination. Bien que ces peintures aient été retirées du marché depuis déjà des années, elles sont susceptibles d'être toujours présentes dans plusieurs édifices. Toutefois, pour présenter un risque réel, le plomb doit être accessible : revêtements dégradés, écailles, poussières. On a aussi identifié l'utilisation de poteries traditionnelles – comme celles utilisées pour les tajines par exemple – comme une source de contamination. Le glaçage utilisé dans la confection d'articles en poterie contient du plomb dont une certaine partie serait relâchée dans la nourriture, particulièrement lorsqu'on utilise des aliments acides. Certaines études démontrent aussi que l'utilisation de maquillage à base de Khol contribue à augmenter la plombémie dans plusieurs pays d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient.
En dehors de certaines régions plus à risque – certaines régions minières par exemple – aucune source de contamination exceptionnelle ne semble présente au Maroc. Jusqu'à ce qu'une étude exhaustive ne vienne établir de façon définitive l'ampleur du problème, les conclusions actuelles des autorités continueront de clore le débat. “Est-ce que c'est un problème de santé sociale? Je ne crois pas”, soutient le Dr Soulaymani. “Tout ce qu'on peut dire, c'est que mises à part les régions minières, où le risque est réel, ça n'a pas l'air d'être un grand problème”.


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