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Entretien : «Le célibat reste au Maroc un statut suspect malgré sa montée exponentielle»
Publié dans Finances news le 28 - 04 - 2011

Les recherches concernant les comportements sexuels, les comportements reproductifs et nuptiaux doivent être encouragées.
Le Maroc a relevé le défi de la maîtrise de la fécondité beaucoup plus par «peur de la pauvreté» que par volonté de développement.
Ezzine Abdelfattah, sociologue à l'Institut universitaire de la recherche scientifique de l'Université Mohammed V Souissi de Rabat, nous fait l'analyse du célibat au Maroc.
- Finances News Hebdo : Dans quel contexte a évolué la notion (le statut) de «Célibat» au Maroc ?
- Ezzine Abdelfattah : On peut assimiler, grosso modo, le statut de célibat au Maroc à la situation de la jeunesse. Le célibat a été, selon la mentalité marocaine, l'une des caractéristiques de la jeunesse où le mariage reste une sorte de «rite de passage» du statut de jeune au statut d'adulte. Cette mentalité commence à connaître une érosion. Le mariage, organisé dans le cadre de réseaux familiaux, a connu une certaine régression avec la mixité dans les espaces publics (écoles, emploi, etc.) ainsi que la promotion des droits de la femme.
Ce lent processus de changement social a permis l'émergence d'une «jeunesse institutionnalisée» dont l'âge ne cesse de croître. Ceci est dû en grande partie à la longueur du cycle d'enseignement et de stages avant de passer à une vie professionnelle stable.
Ici, il est nécessaire de mentionner l'importante transition démographique qu'a connue le Maroc. Cette transition est le résultat d'une politique de planification familiale lancée depuis le début des années 70 où le pays a relevé le défi de la maîtrise de la fécondité beaucoup plus par «peur de la pauvreté» que par volonté de développement. La transition de la fécondité rurale au Maroc semble être en partie due à la pauvreté du monde rural ou, en tout cas, à sa paupérisation relative par rapport au monde urbain.
De ce fait, on peu dire que les transformations de la nuptialité sont le fruit d'un changement de la perception du mariage. Ce dernier était perçu comme fatal de toute fille «nubile»; un fameux dicton marocain en témoigne : «que Dieu maudisse celui qui n'honore pas son engagement, que sa fille est pubère et ne l'a pas mariée et qui n'a pas rassasié ses invités». Si ce contexte semble révolu, de telles convictions sont encore de mise surtout dans le monde rural et parmi les couches sociales défavorisées.
- F.N.H. : Comment s'explique l'ascension du célibat au Maroc?
- E.A. : Pour les femmes aussi bien que pour les hommes, le mariage, par choix individuel ou pour des raisons économiques ou migratoires, devient de moins en moins universel.
Si nous nous contentons des analyses des données statistiques, nous allons constater que les transformations de la vie reproductive présupposent en amont des transformations de la conjugalité, comme l'a annoncé le Haut Commissaire au Plan lors de la présentation des résultats de «l'Enquête Nationale Démographique à passages répétés 2009-2010».
Au-delà des données statistiques, la réalité sociale reste rebelle à ce statut de célibat; de son point de vue, il peut engendrer d'autres phénomènes que certaines franges de la société ne veulent pas reconnaître, ou du moins en parler, comme l'activité sexuelle du célibataire, le concubinage ainsi que leurs corrélats.
Le chômage y joue un très grand rôle aussi. Il sévit parmi les jeunes avec une prépondérance parmi les diplômés. Le Conseil économique et social du Maroc, nouvellement créé, a été chargé de traiter l'épineux dossier du chômage des jeunes. Mais, malgré les mesures mises en place par les autorités, notamment l'embauche de plus de 4.000 étudiants doctorants dans des emplois du secteur public, de nombreux jeunes Marocains sont encore dans l'impossibilité de trouver un travail. Si on sait bien que le travail reste un indicateur majeur pour «demander la main d'une fille», on comprendra les freins pour y accéder.
- F.N.H. : Peut-on dire que la Moudawana a joué un rôle dans la montée qu'a connue le nombre de célibataires dans notre pays ?
- E.A. : La moudawana est beaucoup plus un résultat qu'une cause. Elle reste le résultat d'une négociation sociale entre les différents mouvements sociaux. D'ailleurs, les tensions socio-politiques autour de la réforme du code de la famille dans le sillage de la transition politique ont été révélatrices. Ces réformes n'ont pas été en symbiose avec le «projet de société moderne et démocratique» annoncé par le Roi et partagé par la majorité. Il est vrai que la nouvelle moudawana a reconnu plus de droits à la femme, cependant l'article 20 a fragilisé ces acquis par la non-déclaration de l'âge de 18 ans comme l'âge ultime pour le mariage. De ce fait, on a constaté une montée alarmante des mariages de filles mineures. La situation est pire et les chiffres ne reflètent pas la réalité à cause des mariages non enregistrés. À cela, s'ajoutent certains prétendus «faquihs» ou assimilés qui ont reconnu le mariage de la jeune fille âgée même de 9 ans !
Dans ce cadre, une vingtaine d'associations ont créé la «Coalition pour le printemps de la dignité» avec pour objectif la réforme du code pénal, considéré comme discriminatoire envers les femmes et plus particulièrement le droit à l'héritage, et l'abrogation de la loi annulant la peine d'un violeur d'une mineure, s'il épouse sa victime.
De ce fait, on peut dire que la moudawana reste la citadelle que les forces conservatrices défendent pour assurer la reproduction du système social beaucoup plus que la société !
- F.N.H. : Que peut représenter le célibat pour ceux qui le vivent?
- E.A. : Le célibat reste au Maroc un statut suspect malgré sa montée pour les causes précitées. Il handicape toute intégration sociale, puisqu'on continue à percevoir le mariage comme «la moitié de la religion» dans certaines franges de la société ! S'ajoute à cela l'absence d'une éducation sexuelle claire et saine où chacun doit connaître ses droits et ses devoirs envers son partenaire. Aussi, la non-reconnaissance de l'utilité de cette éducation sexuelle et sa non-prise en charge par une autorité sociale compétente comme l'école, lèsent beaucoup plus la femme. Les lois incriminant la prostitution, l'adultère, etc, sont plus sévères envers la femme.
Les études et les recherches concernant les comportements sexuels, les comportements reproductifs et nuptiaux ainsi que les changements au sein de la famille, doivent être encouragées pour nous aider à mieux voir comment accompagner et gérer les transformations sociales que connaît notre société à ce niveau, afin de mettre en place les politiques adéquates loin de toute démagogie et pour répondre aux attentes de la population et relever les défis majeurs.
- F.N.H. : Définir le célibat par opposition au mariage vous semble-t-il pertinent?
- E.A. : On ne peut pas parler du «célibat versus mariage» au Maroc, car jusqu'à aujourd'hui on parle beaucoup plus de contrainte au mariage qu'au choix de mode de vie de «célibat». Parler du célibat dans le contexte actuel, c'est comme parler du temps libre pour une personne au chômage (celui-ci ne connaît pas un temps de travail !).
De plus, il faut se demander si cette personne a vraiment une liberté de choix entre les deux statuts. Il est vrai que certaines personnes assument leur statut de célibat, surtout pendant leurs études ou la recherche d'un emploi, mais au-delà de cela, le nombre reste infime. De toutes les façons, il existe un vrai retard dans la reconnaissance sociale à ce propos. Seule cette reconnaissance offrira les conditions optimales pour choisir loin de toute contrainte : «se marier ou rester célibataire» !
Propos recueillis par I. Nigrou


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