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Débats : Au nom du Maghreb Arabe
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 16 - 08 - 2004

Dans une tribune libre adressée à ALM, le Professeur Abdelhadi Boutaleb invite le président Bouteflika, “un ami de longue date“, «à réaliser la concorde entre l'Algérie et le Maroc dans l'intérêt, bien compris, des deux peuples frères».
Les relations maroco-algériennes connaissent depuis 28 ans une tension qui met à mal la construction maghrébine et frappe de paralysie le projet de l'UMA.
A l'origine de cette crispation, l'attitude singulière adoptée par l'Algérie face à la récupération par le Maroc en 1975 de son Sahara, jusque-là sous le joug colonial espagnol. Pourtant on aurait dû s'attendre, en toute logique, à ce que l'Algérie, pays du million de martyrs, se réjouisse de cet acte d'émancipation nationale et l'applaudisse comme un acquis majeur d'une portée comparable à celle de la libération de son propre territoire de l'emprise coloniale française.
Or, notre voisin s'est évertué à contrarier l'entreprise de libération de notre Sahara, se cantonnant obstinément dans une politique d'hostilité dont les procédés s'apparentent singulièrement aux pratiques par lesquelles les grandes puissances impérialistes se sont tristement distinguées. L'Algérie a dû certainement se demander lequel, parmi les Etats maghrébins, avait la vocation et la prééminence nécessaire pour assurer le leadership de l'Union du Maghreb arabe et prendre en main les destinées de la sous-région. Constituant avec le Maroc l'une des deux principales puissances de la région, l'Algérie, pour faire pencher la balance en sa faveur, s'est emmurée dans une politique immuable qu'elle s'est acharnée à appliquer contre vents et marées et dont elle est, en définitive, devenue l'otage.
Le Maroc, pour recouvrir son Sahara, eut recours aux voies et moyens dont l'Algérie elle-même a fait usage pour libérer son territoire. Si elle a mené une résistance armée avant d'entamer les négociations d'Evian avec la France, puissance coloniale, le Maroc, pour sa part, a récupéré son Sahara à la suite d'une marche pacifique – la Marche Verte -, suivie de négociations avec la puissance occupante, l'Espagne.
Ces pourparlers ont abouti à la signature à Madrid en 1975 de l'accord tripartie maroco-hispano-mauritanien, signature par laquelle l'Espange signifiait sa reconnaissance de la fin de l'occupation et de la rétrocession du territoire usurpé à ses légitimes propriétaires. Mais avant que cette marche historique ne s'ébranle en direction du Sahara marocain, le Maroc avait pris soin de se prévaloir des mécanismes prévus par le droit international pour faire valoir ses droits historiques sur son territoire recueillant notamment, de la part de la Cour internationale de Justice, un avis confirmant l'existence depuis des siècles de liens d'allégeance liant les populations dudit Sahara aux Souverains du Maroc et reconnaissant que le territoire en question n'a jamais été terra nulius, ni terre abandonnée ou sans propriétaire.
Les trois Etats signataires déposèrent le texte de l'accord auprès de l'organisation des Nations unies pour qu'elle prenne acte du fait que la décolonisation du Sahara s'est effectuée conformément aux règles de droit habituelles en la matière. Seule l'Algérie a cru devoir s'opposer a cet arrangement sous prétexte que les conditions n'étaient pas toutes remplies pour la libération du Sahara, et que la question demeurait posée et nécessitait un règlement définitif. Elle plaida alors pour l'exercice par le peuple – quel peuple ? – saharoui du droit de disposer de lui-même, l'auto-détermination signifiant, à ses yeux, la possibilité pour le « Front Polisario » de faire accéder le Sahara à l'indépendance, pour en faire un micro-Etat vassalisé, manipulable à l'envi selon les exigences des rapports de force entre elle – l'Algérie – et le Maroc.
L'on aurait pu comprendre la démarche de l'Algérie si le Polisario, auquel elle prodiguait son soutien, était un mouvement de résistance menant son action sur le terrain du Sahara contre le colonisateur espagnol et sacrifiant ses martyrs pour mener la vie dure aux occupants et les chasser de son territoire. Or, personne jusque-là, n'avait connu ou entendu parler d'un mouvement de résistance sahraoui, fondé par le « Polisario » et pouvant revendiquer le paternité d'une quelconque action d'opposition, avant la libération par le Maroc de son territoire en 1975.
C'est ainsi que fut créée de toutes pièces la question factice de la décolonisation, sans songer aux conséquences fâcheuses qu'un tel artifice pourrait avoir sur l'évolution des relations entre les deux pays frères et sans se rendre compte à quel point une démarche aussi erronée pouvait affecter la réalité du Maghreb arabe et compromettre ses perspectives d'avenir.
Les membres de ce qu'on appelle le « Front Polisario », y compris le premier d'entre eux, n'appartiennent pas pour la plupart, aux provinces sahariennes du Maroc, mais à d'autres régions du Royaume. Ainsi, le dénommé Mohammed Abdelaziz, chef des fantomatiques front et république est né dans la capitale du Sud marocain, Marrakech, où vit encore son propre père qui a d'ailleurs renié ce fils entré en sédition contre sa patrie et les siens.
En outre, ces membres du « Polisario » n'ont pas d'existence physique sur le sol du Sahara que le Maroc à arraché à l'étau où l'enserrait l'ancien colonisateur. En revanche, l'Algérie les a installés sur la terre marocaine de Tindouf dont le colonisateur français avait amputé le Maroc pour l'annexer à l'Algérie après l'avoir intégrée, ainsi que d'autres terres situées sur les frontières orientales du Royaume, au territoire français. En effet, la France de l'époque avait pour politique constante de rétrécir la carte du Maroc (pays sous protectorat, ayant toutefois conservé sa personnalité juridique internationale), d'en grignoter des pans entiers sur sa frontière est pour les adjoindre à l'Algérie qui, réduite à l'impuissance, a fait l'objet d'une phagocytose qui l'a transformée en trois départements français. Paris était, en effet, persuadé du caractère éphémère de son protectorat sur le Maroc et profondément convaincu, en revanche, de la pérennité du fait colonial français pour ce qui concerne l'Algérie.
Il était prévu, conformément aux promesses faites par le gouvernement provisoire algérien, avant même l'indépendance, que le Maroc recouvre ses territoires historiques qui avaient été annexés par la France à l'Algérie, et que celle-ci s'emploie à réparer les préjudices causés par le colonialisme. Or, l'Algérie a fait savoir qu'elle entendait s'en tenir au tracé des frontières héritées de la période coloniale. Le Maroc a souscrit à ce vœu et renoncé à ses propres territoires, marquant ainsi sa volonté d'apaisement à l'égard de son voisin. Il tablait aussi sur la consolidation de l'Union du Maghreb qui, transcendant les frontières étriqués entre les pays concernés, allait devenir un vaste espace intégré, ouvrant de plus larges horizons et disposant de potentialités accrues et plus consistantes. C'était en tout cas la volonté qui se dégageait de l'accord conclu au sommet de Tlemcen qui s'est réuni le 7 mai 1970 et auquel j'avais participé en tant que ministre des Affaires étrangères du Roi Hassan II, et auquel avait également pris part M. Abdelaziz Bouteflika en qualité de ministre des Affaires étrangères du président Houari Boumédienne.
Or, c'est sur cette même terre, jadis marocaine, et précisément dans la ville de Tindouf qui, juridiquement et administrativement, relevait du Royaume, que l'Algérie a choisi, par un geste délibérément vexatoire pour le Maroc, d'installer des gens du Front Polisario, et de les loger dans des camps misérables, leurs fournissant l'essentiel de leurs besoins, leur prodiguant généreusement armes et argent. Elle s'est appliquée, ensuite, à accréditer auprès des Etats étrangers le mythe de la République sahraouie et à soutenir cette entité factice et son prétendu gouvernement aux Nations unies et dans bien d'autres instances.
Toutes ces initiatives sont en contradiction avec les engagements consignés dans la déclaration du sommet de Zeralda et les dispositions de la Charte portant création de l'UMA. Faisant suite à la Déclaration de Marrakech, celle-ci rappelait le devoir des Etats membres de s'abstenir d'appuyer ou de soutenir tout mouvement séparatiste cherchant à porter atteinte à l'unité nationale et l'intégrité territoriale de ces Etats. Qu'a donc fait le Maroc pour mériter cette affligeante ingratitude, lui qui a tant fait pour épauler la révolution de l'Algérie combattante, dont le Royaume accueillait et hébergeait les chefs et autres dirigeants ? Dans cette ambiance délétère s'estompe la flamme de l'UMA dont se nourrissaient les espoirs les plus ardents des masses maghrébines, surtout en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Cette UMA qui n'est plus que l'ombre d'elle-même, se mue progressivement en fantôme rongé par tant de déceptions, menaçant de devenir un spectre effrayant qui réveille les démons de la course frénétique aux armements. Mais, au fait, contre qui l'Algérie s'arme-t-elle ? Après 28 années de valse-hésitation d'une chimérique politique d'équilibre des forces, n'est-il pas temps de dire « ça suffit » ?
N'est-il pas temps pour les dirigeants du Maghreb arabe de tirer les enseignements qui s'imposent et de prendre la mesure du passif qui s'est accumulé dans le bilan des efforts déployés depuis la période coloniale, pour édifier une Union maghrébine, à l'abri de calculs étriqués et puérils ?
Il est, en effet, inconcevable dans la nouvelle ère politique qui s'ouvre dans le monde, que des régimes politiques, ayant commis des erreurs éminemment périlleuses pour leurs propres intérêts, se refusent obstinément à se remettre en cause, et persistent à camper sur des positions devenues intenables. Ce type de comportement relève d'une pathologie psychique qui s'apparente à l'amnésie dont le sujet qui en est atteint perd la mémoire à l'exception d'une phase précise de son vécu dont il reste prisonnier et qui demeure pour lui la seule référence et l'unique objet de ses propos.
Jadis, je désignais ce type de claustration de la mémoire qui enferme l'individu dans un passéisme éculé, sous le vocable de « Josuénisme ». En effet, selon la légende rapportée par les rabbins, Dieu a fait savoir au prophète Josué, alors âgé de 80 ans, qu'il l'envoyait prêcher auprès de son peuple. Il dit alors : « Oh Dieu, j'ai vieilli et ne pourrai avant ma mort faire parvenir ce message ». Mais devant l'insistance de Dieu, il Le pria de suspendre le mouvement du soleil pour que sa journée soit longue sans être suivie de nuit. Les rabbins soutiennent que Dieu a exaucé son vœu, lui permettant, pendant de longues années et sans une seule nuit, de répandre le message divin, jusqu'à sa mort.
Ce type de démarche passéiste, figée dans un moment de l'Histoire et réfractaire à toute remise en cause porteuse de changement, correspond à ce que j'appelle la politique « Josuenne ». J'espère ardemment que mon frère et ami depuis de si longues années, le président algérien Abdelaziz Bouteflika, s'efforcera d'y mettre un terme. Je forme le vœu sincère qu'il s'attelle à réaliser la concorde entre l'Algérie et le Maroc, dans l'intérêt bien compris des deux peuples frères.
Après tout, n'est-il pas l'architecte du projet de concorde nationale algérien ? Pourquoi ne serait-il pas, au même titre, le maître d'œuvre du projet de concorde maghrébin ? Il lui est loisible de faire en sorte que l'Algérie cesse de contrarier le Sahara marocain, au sujet duquel elle affirme, du reste, qu'elle n'est pas intéressée, et laisse la question trouver son règlement naturel dans le cadre de la légalité nationale marocaine. Mon souhait, en effet, est de voir le président et l'Etat de l'Algérie sœur répondre amplement aux gestes de bonne volonté et à la main tendue de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. En multipliant les démarches pour rapprocher les points de vue, le Roi du Maroc n'a d'autre ambition que de débarrasser la région des facteurs de tension, pour créer un climat propice permettant de ressusciter et relancer l'Union du Maghreb qui se trouve au bord de l'asphyxie, en raison de la question artificielle du Sahara. Tel est, du reste, l'objectif partagé des deux pays. Puissent-ils en accélérer la concrétisation !
J'estime que le président Bouteflika, le combattant infatigable, est, à tous égards, habilité et apte à créer cette chance unique de réconciliation fraternelle maroco-algérienne. L'Histoire retiendra à son actif une si belle réalisation. J'adresse donc cet appel fraternel à la conscience du grand patriote qu'il est. Il saura, je le sais, entendre mon appel et y répondre comme il sied.
• Par Pr Abdelhadi Boutaleb
Ancien ministre
des Affaires étrangères du Maroc,
Conseiller du Roi Hassan II


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