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salimjay
Le Soir Echos
:
27 - 07 - 2010
L e Maroc attire les écrivains mexicains. Ouvrons à nouveau «Les Nuits de Salé». Plaisir assuré. Qu'elle est singulière, la puissance de l'empathie exprimée par l'écrivain mexicain Jorge Ruiz Duenas dans ce petit ouvrage paru en 2004 aux éditions Alizés et qu'a traduit de l'espagnol en français Oumama Aouad Lahrech tandis que Mohamed Derbal en proposait une version arabe, le tout dans un volume dépassant à peine les 160 pages, mais qui charme constamment. Un narrateur aux élans de nomade s'échauffe comme une sorte d'athlète du verbe et du vertige, puissant dans des rencontres, attisant des confidences, compulsant une mémoire palimpseste. Nostalgie des temps anciens, récapitulation d'errances, entretissage du souvenir et de ce qui pourrait survenir, les proses fébriles que fignole Jorge Ruiz Duenas ont ému l'écrivain marocain Saïd Yaktine qui les salue ainsi : «Dans «Les Nuits de Salé», j'ai retrouvé le Maroc culturel avec toutes ses composantes existentielles et émotionnelles. Un Maroc palpitant de vie grâce à la vision perspicace et humaniste de Ruiz Duenas et à sa plume qui donne aux moindres détails une dimension plastique». C'est la dimension quasi-hallucinatoire qui m'a le plus intrigué, quant à moi, dans la façon dont Ruiz Duenas s'ouvre à ce qu'il révèle et qui le révèle. Des amis marocains semblent avoir confié à l'écrivain mexicain des bribes d'expériences et d'espérances intimes, des souvenirs marquants, des souffrances ou des joies, selon les époques, et à toutes les époques. Cela nourrit dans «Les Nuits de Salé» un tableau panoptique qui donne à voir aussi Meknès, nous promène à Marrakech, revient à Rabat, atteint Goulimine ou s'enfonce à nouveau, voire à jamais, dans Salé où dormir conquis. L'écriture, chez Jorge Ruiz Duenas, ressemble, en effet, à un sommeil de la raison. Un sommeil survolté qui prodigue des effarements. Tout se passe dans «Les Nuits de Salé» comme si chaque phrase faisait clignoter sur la page les étoiles d'une nuit intérieure. Sur ce dais s'agitent phantasmes, spectres, cavaliers, montures, musiciens, corsaires, esclaves, renégats et irréductibles nomades, à moins que tel sédentaire stupéfiant ne nous livre les voies et les moyens d'une remise en cause de presque tout. «Les Nuits de Salé» sont, en somme, une réponse mexicaine aux «Voix de Marrakech» d'Elias Canetti. Duenas y enflamme, comme un scribe à demi pyromane une sorte de paranoïa enchantée. Aussi bien va-t-on accepter toutes les fables qui circulent dans ces pages, qu'il s'agisse de la sirène rencontrée à Témara ou du sourire aperçu sur le visage d'un homme en sang aux abords du marché de Tiznit. Si cet éventail d'historiettes ne constitue point un roman, Duenas s'y montre capable de s'attacher à la singularité de personnages dont il évoque les humeurs, les actes et les sentences de façon joliment convaincante. Ainsi Abbas: «C'est le parfum féminin le plus prisé au monde, ajoute-t-il, tout en déposant dans mes mains toujours ouvertes les restes de la plante. Je ne cache pas que j'ai reconnu l'arôme». Bien sûr, on pourrait dire de l'auteur de «Les Nuits de Salé» qu'il applique, presque à la lettre, le proverbe marocain : L'homme bien élevé loue l'endroit où il a passé la nuit. Dans la nuit marocaine, l'encrier mexicain a fait ancre. Le conseil reçu a été suivi : il s'agissait de se laisser guider par qui ignore l'issue du labyrinthe au point de tenir le labyrinthe pour l'issue même. Dans un spectacle conçu par et pour ses élèves, Abdelaziz Ismaïli Alaoui, un enseignant du lycée Bensouda à Fès, a fait retentir dans une scénographie lors des 13e rencontres Théâtre éducation de Fès la réponse d'un autre écrivain mexicain Alberto Ruy Sanchez à la question de ce que lui apporte le Maroc : «le cadeau de la fraternelle amitié avec quelques Marocains, hommes et femmes». Il énumère ainsi neuf cadeaux, dont celui d'une dimension esthétique de la vie présente dans chaque recoin des villes et des villages. Quant à la vie précaire, dans sa dimension très concrète, elle est suggérée par d'autres auteurs, pas moins aptes pour autant à apprécier la dimension esthétique de la vie ou la profondeur historique des comportements, des attitudes et des attentes.